Retranscription du Tuyau, numéro 12, page 1 (30 septembre 1915)

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Le N°10 Pf. - 30 septembre 1915. N°12

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

séparation

Paris vu par un neutre en Septembre 1915

Presque tous les hôtels parisiens regorgent de monde. Dans la maison où je descends d'ordinaire, on m'accueille en ces termes "Tout est plein". Le prix des chambres est augmenté. C'est un fait. Paris est rempli d'étrangers. Je ne parle pas seulement des nombreux Anglais qui sont là, mais des "Neutres" qui sont venus soit pour leurs affaires, soit pour voir la physionomie de la ville en temps de guerre. Ceux-ci d'ailleurs pourraient bien être déçus dans leur attente car Paris a très peu changé. Les rues sont aussi animées qu'autrefois, les restaurants sont archi-pleins et l'on a peine à y trouver place. Au théâtre, la salle est louée d'avance. Rien n'indique à première vue que la France soit en guerre. On a rebâti les restaurants allemands, le "Viennois" et la taverne "Pachorr" que fréquentaient jadis dant de Parisiens et d'étrangers. Seuls quelques carreaux cassés rappellent encore les premiers jours d'Août 1914. Il n'y a plus il est vrai, d'autobus ni d'omnibus, le nombre des automobiles a diminué. Ce sont des femmes qui assurent presque exclusivelement le service des tramways et du Métro et le prix des vivres a augmenté d'un tiers. Mais ce sont là les seuls changements que la guerre ait apportés ici.
Sans doute bien des vêtements de deuil dans la rue nous indiquent que par milliers, de braves gens sont morts pour leur pays, sans doute nous voyons aux nombreux uniformes bandés (?) des soldats que la France est en guerre, sans doute enfin le spectacle des blessés nous rappelle toutes les souffrances de l'heure actuelle. Mais ces signes extérieurs de la misère des temps ne disparaissent-ils pas dans l'animation affairée de la foule? Paris est trop grand, la vie y est trop fort pour que le guerre puisse le marquer longtemps de son empreinte.
Assis à la terrasse d'un café sur les grands boulevards, je regarde la foule qui circule. Les Parisiennes font leurs achats comme jadis. Je ne trouve pas que leurs toilettes sentent particulièrement l'économie. Elles sont toujours aussi élégantes qu'autrefois. Dans le flot qui passe et repasse, ce qui me frappe, c'est le grand nombre des jeunes gens. Sont-ils donc tous étrangers ou embusqués? On ne crie plus les journaux, mais on les lit toujours avidement. Les deux grands organes de la Suisse française, le "Journal de Genève" et la "Gazette de Lausanne" sont très recherchés. On ne vend pas les journaux de la Suisse allemande. Une seule fois j'ai rencontré un facteur qui, parmi d'autres imprimés, portait à des particuliers les "Basker Nachrichten" et le "Bund"...
Il est 4 heures. J'achète un journal et demande un bock. Le garçon qui me sert est un suisse allemand. Dans les instants de loisir, il me parle, en français naturellement. J'apprends de lui à reconnaître les uniformes des nombreux soldats, français ou anglais, qui circulent dans la foule. Tous, officiers et hommes de troupe, sont bien habillés. Ce qui domine, c'est la tenue bleu horizon et le kaki. Je suis surpris de l'élégance de beaucoup d'officiers français. On voit un grand nombre d'officiers anglais. Ce sont de beaux gaillards pour la plupart, et qui semblent apprécier la vie parisienne... Des chars à bancs promènent des blessés sur les boulevards. On fait beaucoup pour eux à Paris.
Le soir vient. Un aéroplance survole le