Retranscription du Tuyau, numéro 14, page 6 (14 octobre 1915)

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séparation

Retour d'Allemagne

Au foyer qu'il avait déserté
Pour bondir aux combats, l'allure moins allègre
Monsieur vient de rentrer, blême, hâve et très maigre,
Après dix ans de guerre et de captivité.

Passé l'effusion des premières caresses,
Nouvelle Pénélope accueillant son époux,
Madame sur Monsieur, attache un regard doux,
Un regard tendre et grave où gisent des promesses.

Pour elle c'est la fin de maux immérités,
La fin d'un cauchemar. Oubliés, les soupirs
Dans l'attente poussés, les regrets les désirs,
De ces dix ans d'absence et de fidélité.

Elle a, comme autrefois la compagne d'Ulysse,
Préparé pour Monsieur le repas du retour,
Petits plats relevés choisis avec amour
Parmi ceux qu'elle sait à ses desseins propices...

Madame vers la table entraîne son mari.
Lui, sur les vins, les fruits et sur la blanche nappe,
Ayant tout oublié de semblables agapes,
Jette, morne, hébété, un regard ahuri.

Il contemple longtemps les verres, les serviettes,
Comme s'il ignorait à présent leur emploi,
Et de le voir timide, gauche et maladroit,
Son épouse se sent vaguement inquiète

Les gestes de Monsieur sont si déconcertants!
A celle d'un Huron sa conduite est pareille,
Ne vient-il pas de boire à même la bouteille!
Et pourquoi sur le pain a-t-il fait ces cinq crans?

Puis il se sert de mots inconnis de se femme,
Monsieur parle de "brout" de "goulash" de "rabiot",
Réclame après son "pes" un verre de "takko"
S'emporte sans raison, jure, sacre et Madame

Se demande comment et par quel processus
Monsieur qui polissait autrefois son langage
En est venu, loin d'elle, oubliant les usages,
A commettre, en parlant, ces étranges lapsus.

Lentement, la terreur de Madame s'empare
Car elle reconnaît à peine son mari,
Se peut-il qu'il ait tant désappris?
Elle le suit des yeux, et sa raison s'égare.

Un doute affreux grandit dans son propre cerveau
Devant cet inconnu, l'épouvante la gagne...
S'il avait oublié dans les camps d'Allemagne
La façon d'accomplir ses devoirs maritaux.

G.Albert
Extrait du journal du Camp d'Ohrdruf N°1- 18-4-1915