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Retranscription du Tuyau, numéro 16, page 1 (28 octobre 1915)

Le N°10 Pf. - 28 octobre 1915. N°16

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

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Lettres interceptées
Alceste à Philinte

A la tienne mon vieux, sans ces g... de femmes nous serions tous heureux (air connu)

Monsieur
Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, l'Europe est à feu et à sang, partout de longues théories de prisonniers, dont nous sommes, hélas, vous et moi, viennent remplir des camps soigneusement entourés de fils de fer barbelés et de baïonnettes vigilantes. Mordieu! Je prétends pourtant que nous sommes libres et vivons en paix! Attendez... ne riez pas... voici bientôt dix mois que nous avons échappé aux mains des femmes!
Certes, ce n'est point encore la vie que j'avais rêvé vivre loin des humains, de leur étroit esprit, de leurs bassesses, mais je goûte déjà la douceur de l'éloignement de la plus mauvaise moitié, car n'est-ce pas de la femme que nous viennent tous les maux!
Plus de femmes! Plus de luttes fratricides pour conquérir ces coquettes! Plus d'heures perdues à des toilettes efféminées, plus de ruines dans des choix de dentelles et de rubans coûteux! Plus d'efforts vains à composer de fats madrigaux ou de piquantes satires! Plus de coups de langue, plus de coups d'épée!... nous sommes tous frères!
Plus de femmes! Vous travaillez quand vous voulez, vous rêvez à vos heures, vous donnez quand il vous plait et mangez quand cela vous dit! Personne pour vous traîner dehors quand la sieste vous enchante, ou pour vous garder tyranniquement enfoui au logis lorsque le soleil vous invite à la promenade. Nous sommes libres!
Vous pouvez priser à votre aise sans que votre jabot ne vous trahisse aux yeux de quelque cruelle et ne vous attire de blessants reproches, et même, oserai-je vous le dire, j'ai appris à fumer, durant de longues heures je pétune tout à mon aise et, ma foi, je trouve cela fort agréable.
Plus de femmes! Plus de scènes de ménage, plus de cris discordants, de maris cocus et d'épouses battues!
Plus de femmes! partant plus de marmots sales et bruyants, plus d'enfants gâtés turbulents et grossiers! Plus de femmes! mais, mon cher, songez-y plus de belles-mères!
Nos nuits sont paisibles, nos digestions faciles, malgré le travail bizarre que nous imposons souvent à nos estomacs, ils restent d'assez bonne humeur et nous n'aurions que faire des saignées ou des clystères de Monsieur Purgon.
Plus de femmes! A quoi serviraient-elles du reste? Nos ménages de célibataires se portent assez bien en leur absence. Dans les mains des privilégiés qui ont reçu des vivres, j'ai humé plus d'un plat que renierait pas la meilleure de nos maritonnes! J'ai vu des lingeries plus blanches que la neige et des chausses, ma foi, fort bien rapetassées!
Mais pourquoi prêcher plus longtemps un convaincu, de vous-même, vous vous êtes assurément rendu


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