Retranscription du Tuyau, numéro 39, page 2 (3-10 mai 1916)

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faille qu'une très faible lueur éclairé, tantôt nous sommes contraints de passer en nous inclinant sous un dolmen naturel peut-être même notre sentier nous fera-t-il traverser une caverne à double issue, ancien repaire de brigands.

Il nous semble errer dans le royaume des Ombres; le silence est complet, nous ne pouvons plus, sous cette lumière blafarde nous rendre compte de la forme des choses ni de la distance qui nous en sépare. Des blocs, dont le sommet seul est éclairé paraissent suspendus à la voute céleste. Près de nous est un troupeau de moutons pétrifiées, à nos pieds s'allonge une île de tombeaux; au loin, les séracs d'un glacier se dressent en pleine lumière. Spectacle à chaque pas différent et toujours impressionnant.

Mais gardons nous bien d'attendre ici le lever du soleil, quittons ce paysage fantôme avant que l'aurore ne l'ait rendu banal. Restons sur l'impression d'avoir passé une nuit chez Pluton.

Versailles a mis jours sous nos yeux un tableau d'une incomparable majesté, Fontainebleau nous a fait faire une promenade dans l'irréel, nous trouverons à Compiègne le repos et des yeux et de l'esprit.

De hautes futaies dont la monotonie est a chaque pas rompue par de clairs taillis des ruisseaux capricieux qui se perdent parfois dans la mousse, des étangs limpides dont le trop plein s'écoule en cascades et dans lesquels se mirent des pavillons de chasse et des chaumières où l'on voudrait, semble-t-il, toujours vivre. Que peut-on rêver de plus agréable, de plus délicieux, qu'une promenade à vieux-moulin par une matinée d'été? Malaises physiques et soucis disparaissent.

Dans les premiers jours de septembre 1914 j'ai traversé du Sud au Nord la forêt de Compiègne et le hasard a voulu que je suive certains sentiers où j'étais passé quelques semaines auparavant – a la fin de Juillet – et que je me retrouve à la même heure du jour aux bords de l'étang de Vieux-Moulin.

La vue de cette (illisible) m'avait fait oublier toute fatigue et, couché dans l'herbe, je reprenais le rêve commencé autrefois à ce même endroit.

Le grondement du canon, bien proche cependant ne pénétrait dans cette oasis sont le silence n'était troublé que par les chants des oiseaux et le murmure du ruisseau. L'ardeur du soleil était tempérée par une bise fraîche qui ridait la surface de l'eau et nous apportait les parfums d'un jardinet voisin, véritable (illisible) exquises, inoubliables aussi, car elles avaient été précédées et furent suivies surtout s'interminables heures de bataille.

J'aurai voulu que notre marche se poursuivit par les hauteurs des Beaux-Monts d'où l'on domine les vallées de l'Oise et de l'Aisne ainsi que les forêts de Villers Cotteret et de Luique; j'aurai voulu passer sous la longue voûte romane de feuillage qui rappelle les allées de Schönbruck.

Mais nous reçûmes l'ordre de nous rendre rapidement à Pierrefonds par une de ces petites routes forestières au sol élastique, pistes aménagées pour les chasses à courre. Tout à mon rêve je m'attendais a voir déboucher d'un taillis quelque cerf poursuivi par un brillant équipage et une meute hurlante (illisible) par les piqueux. Je croyais à tout instant entendre résonner l'"hallali". Mais nous atteignîmes bientôt la lisière de la forêt; la voix du canon, se répercutant dans les douves du château de Pierrefonds me rappela rapidement à la réalité

André Deslaumes

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