Retranscription du Tuyau, numéro 4, page 3 (5 août 1915)

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Notes militaires
Ce que leurs yeux ont vu...

(Extrait d'un carnet de route)
Mercredi 9 7bre (suite)

A Esternay nous entrons vraiment dans la zone des combats, comme nous allons bientôt nous en apercevoir. A peine sommes nous descendus du train, que les officiers circulent dans nos rangs. Ils nous avertissent que nous allons passer devant des blessés, et des prisonniers allemands, et nous rappellent que nous devons conserver à leur égard une attitude correcte. Recommandation surperflue! Bien que nous n'ayons par encore vu le feu et que nous ne soupçonnions pas cette sympathie obscure qui, sur les champs de bataille, unit, même dans des camps opposés, des hommes qui font également leur devoir et risquent également leur vie, nous sentons d'instinct que toute provovation à l'égard des ennemis désarmé serait une lacheté. Et c'est de l'air le plus indifférent du monde, sans curiosité indiscrète et sans puérile fanfaronnade que nous défilons devant les Allemands. Ils sont là une centaine environ, les autres int déjà été évacués parqué à l'ombre dans le jardin de la gare. Quelques-uns sont blessés et étendus sur des civières. D'autres s'occuppent sous la direction de leurs gradés à de menus travaux. Jeunes pour la plupart, ils sont en général imberbes et tondus de près, deux ou trois, pourtant ont de la barbe, et avec leurs lunettes réalisent assez bien l'idée que nous nous faisons en France du bureaucrate ou de l'intellectuel allemand. Presque tous semblent épuisés de fatigue et il faut avouer qu'ils ont le droit de l'être après un mois de dures marches et de combats incessants.
Nous sommes sortis de la gare, et nous entrons dans les rues du village. Esternay est une petite localité d'un millier d'habitants, paisible et heureuse en temps normal, aujourd'hui bouleversée par la guerre. Il y a trois jours on s'y battait avec acharnement. Le matin du 6 septembre alors que l'état-major impérial accordait un jour de repos à toute son armée, les troupes allemandes furent attaquées à l'improviste, dans leurs cantonnements par les soldats des Xiesme et Xiesme Rgt d'infanterie française. Après la première surprise elles essayèrent d'organiser la résistance, mais chassés à la baionnette des maisons om elles s'abritaient, écrasées et pulvérisées, sur les routes par les canons de 75mm elles dûrent se replier enfin vers le Nord, laissant derrière elles des blessés et des prisonniers. On voit encore partout les traces de ce combat qui fut évidemment coûteux pour les Français, mais où leurs adversaires subirent des pertes effrayantes. Les maisons du village dont les portes sont encore couvertes d'inscriptions allemandes, Kommandantur, Erste Kompanie... sont pour la plupart éraflées par les balles, ou même éventrées par la mitraille. Mais surtout il règne dans toutes les rues où nous passons une étrange odeur, sûre et douceâtre à la fois, qui nous prénètre, imprègne nos vêtements et devient très vite insupportable. Nous ne l'identifions pas encore, nous ne l'identifieront que trop plus tard. C'est celle de la décomposition. Il reste encore dans campagne aux alentours du village des cadavres que l'on n'a pas enterrés (ils sont trop) et que l'on s'emploie activement à porter au cimetière.
Il est 1 heure 1/2. On nous a conduits dans un champ à la sortie d'Esternay, et nous faisons la grand'halte. A côté de nous des tirailleurs algériens et des chasseurs d'Afrique, arrivés il y a quelques heures, sont occupésà leur popote. Les badauds que nous sommes s'émerveillent devant leur teint basané, leurs uniformes chatoyants, leurs petits chevaux aux fines jambes nerveuses. Mais ce tableau d'un exotisme à la Fromentin, n'est pas le seul objet qui sollicite notre curiosté. A plusieurs reprises, un des aéroplanes de la division à laquelle nous allons appartenir plane sur nos têtes, et la blancheur étincelante de ses ailes se découpe violemment sur le bleu foncé du ciel de septembre. Puis, comme notre champ est près de la voie ferrée, nous voyons des soldats du génie, qui montés sur des grands tricycles, vérifient l'écartement des rails. Des trains passent, trains de soldats, trains de blessés avec des dames de la Croix-Rouge assises à la porte des wagons aménagés à même le plancher, les pieds posés sur le marche-pied et qui, je ne sais par quel miracle de coquetterie féminine arrivent en dépit des poussières de la route et de la fumée des locomotives à ne pas souiller l'irréprochable netteté de leur costume. Tout est neuf pour nous et nous