Retranscription du Tuyau, numéro 4, page 4 (5 août 1915)

Voir la page originale du journal ici

séparation

ne garderions de cette journée que des souvenirs allègres si sans la pensée de la guerre et l'image de la mort ne venaient nous obséder. Et d'abord il y a cet insupportable odeur de décomposition qui ne nous quitte pas et qui est pour nous plus odieuse encore maintenant que nous en connaisons l'origine. Puis nous sommes à proximité du cimetière et toute la journée des enterrements de succèdent. Un cercueil passe enveloppé d'un drapeau tricolore suivi des notables du pays, c'est nous dit-on, le convoi d'une jeune fille, victime imprévue et innocente de la guerre. Des charrettes lourdement chargées s'avancent. Elles contiennent de la paille semble-t-il, mais une paille d'où l'on voit sortir des pantalons rouges. Ce sont les corps des soldats français que l'on emmène. Les pauvres! A chaque cahot de la voiture, leurs jambes remuent, et dans l'éclat de leurs uniformes trop brillants, ils ont l'air de pantins brisés. Mais ces pantins avaient une âme, une famille, ils pensaient, ils aimaient, ils sont morts pour leur pays.
Cinq heures - Rassemblement et sac au dos. Nous nous en allons vers le Nord, par la route qu'ont suivie les Allemands en retraite et les Français lancés à leur poursuite. Tour à tour des spectacles tragiques ou comiques se présentent à nous. A la sortie d'Esternay, dans une carrière, trois allemands sont étendus morts. L'un d'eux a été entièrement déshabillé par les éclats de l'obus qui l'a atteint.
Plus loin nous croisons une troupe de tirailleurs algériens. Ils reviennent de se battre et vont s'embarquer à Esternay pour l'Alsace, nous disent-ils. Ce sont de grands enfants naïvement fanfarons, et qui avec animation, nous racontent leurs prouesses.
"Les Allemands! ils sont loin. Vous ne les rencontrerez par aujourd'hui. Ils sont au moins à 40Km..." Qui donc avait parlé en cas de guerre européenne d'un soulèvement arabe? Ces gens-là semblent heureux de se battre pour nous aux côtés de leurs officiers qu'ils respectent et qu'ils aiment. Et ils se battent fort bien so l'en en juge par les nombreux trophées qu'ils emportent avec eux. Leur passion, c'est le tabac. D'un bout à l'autre de leur colonne lorsque nous défilons devant eux, un même cri s'élève : "Tabak camarades, Tabak". Des mains noires se tendent vers nous, et les supplications sont si touchantes que nous nous laissons gaiement dévaliser.
Le soir vient, nous traversons des hameaux. Il y a des canards et des lapins morts dans les ruisseaux. Un sapeur répare les fils télégraphiques. Toutes les maisons d'un même côté de la route sont éventrées ou brûlées. Au moment où nous passons, des paysans qui avaient fui devant l'invasion, désormais rassurés rentrent chez eux. Tandis que l'homme va lâcher dans l'enclos les bêtes qu'il ramène, la femme circule à travers les bâtiments en ruine et essaie d'établir le bilan du désastre. Oh! les pauvres visages consternés que nous voyons là, et combien la douleur qui ne peut pas pleurer est plus poignantes encore que l'autre!
L'on marche toujours. Nous passons dans les bois où une bonne surprise nous attend. Nous retrouvons les autobus de Paris! Mais quel changement. Ce ne sont plus les brillantes et prétentieuses voitures de jadis, ils marchent sagement, à petite allure, et essaient de se rendre utiles, en transportant la viande qui nourrira nos camarades du front.
La nuit tombe de plus en plus, et le brouillard avec elle. On descend dans un vallon. Nous quittons la route pour nous établir dans un champ où l'on bivouaquera. Avec ma section, je suis désigné pour me porter en petit poste sur la hauteur face au Nord. Nous plaçons les sentinelles, nous nous répartissons les heures de veille. Et comme mon tour de surveillance n'est pas encore venu, j'essaie de dormir. Mais impossible ! Le sol est humide, il s'en échappe toujours cette odeur de décomposition qui ne nous lâche plus. Alors je n'insite pas. Je me promène de long en large. La lune luit à l'horizon au-dessus d'une ferme qui semble abandonnée. Dans la vallée on ne voit qu'une masse brumeuse où quelques flammes de brasiers achèvent de mourir. C'est le bivouac de mes camarades. L'étoile polaire brille au Nord dans la mystérieuse direction où les Allemands se retirent. Et bien loin dans l'ouest, dans une petite maison que je connais bien, mes enfants, j'imagine dorment à poings fermés.
L.Calvet