Retranscription du Tuyau, numéro 42, page 4 (22 juin 1916)

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Echos

Amende honorable

Nous racontions l'autre jour une scène dont un de nos camarades anglais nous disait avoir été le témoin dans son régiment. Il parait que notre bonne foi a été surprise et que le Tommys qui nous documentait n'était qu'un humoriste à froid comme il s'en trouve quelques uns parmi nos alliés. Lisez plutôt la lettre…….. comment dirais-je?...... attristée et presque sévère que nous adresse à ce sujet notre excellent ami Vacherot.

"Mon cher Directeur

Permettez-moi de vous signaler une erreur qui s'est glissé dans notre numéro du 3-10 Mai. L'historiette "racontée par un de nos Tommys" n'aurait pas été accueillie sous cette forme par "Le Glaneur" si sa science historique ne s'était trouvée ce jour-là en défaut. Il s'agit d'ailleurs d'une anecdote drôle, mais elle a le tord d'avoir été rééditée un peu trop souvent en changeant chaque fois les circonstances et les noms, comme tant de petites histoires passe partout qui arrivent à se glisser même dans des revues sérieuses.

Les personnages qui y ont les premiers figuré et à propos desquels elle a été rapporté pour la première fois sont: Frédéric, roi de Prusse et un Ecossais qui ne savait pas l'Allemand. Celui-ci, dans un temps où on accueillait les mercenaires, avait cependant été reçu dans un régiment de la garde et son capitaine lui avait fait apprendre par cœur trois réponses en allemand aux trois questions que posait le monarque toujours dans le même ordre aux soldats qu'il remarquait pour la première fois. Le malheur voulut que Frédéric II intervertit cette fois-là l'ordre de ses questions. Vous ne m'en voudrez pas certainement, mon cher Directeur, de vous adresser cette petite rectification que me dicte le souci de la tenue du "Tuyau" rédigé avec tant de soin et d'érudition.

Très cordialement vôtre

Lucien Vacherot

Post Scriptum: J'ajoute deux mots à la Chronique culinaire, ou j'ai noté de même une petite impropriété, certainement due à un "lapsus calami". C'est le macaroni au fromage que les grands restaurants parisiens servent sous le nom de "Macaroni à l'italienne". Le macaroni à la sauce tomate s'appelle "Macaroni à la Napolitaine". Ce qui n'enlève rien de son mérite à la bonne recette pratique de votre collaborateur M. Leroy

L.V."

Je transmets à Mr Leroy les compliments qui lui reviennent ainsi que la légère critique qui les "assaisonne" (Le mot est de circonstance, je crois, quand on s'adresse à un cuisinier). Et en ce qui me concerne, je reconnais volontiers que j'ai été mystifié. Mais le moyen d'aller mettre en doute la parole d'un grand diable d'anglais qui avec un air de candeur et un accent de conviction irrésistibles vous raconte son histoire? Il est juste d'ailleurs de dire que des anecdotes drolatiques, comme celle que j'ai trop vite accueillie, obtiennent facilement l'hospitalité des feuilles boulevardières qui se bornent à en modifier pour les rajeunir les circonstances et les personnages. Lorédan Larchey, dans son livre "L'Esprit de tout le monde" en cite deux ou trois dont l'histoire, à cet égard, est assez caractéristique. C'est ainsi par exemple que le mot fameux de l'actrice, qui complaisante à ses adorateurs s'excuse en disant, "Cela leur fait tant de plaisir et me coûte si peu" a été attribué à Sophie Arnould en 1858. Mais dès 1837 on le prêtait à la Bourgom et il est en réalité de Melle Gaussin qui le prononça la première en 1777.

N'importe la faute des autres n'excuse pas la nôtre et le "Tuyau" ne doit pas prêter à la critique.

Mais maintenant que je suis confessé que j'ai battu ma coulpe et formé le ferme propos de ne plus recommencer, j'ai bien mérité l'absolution.

N'est ce pas Vacherot?