Retranscription du Tuyau, numéro 42, page 7 (22 juin 1916)

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C'est ce qui arriva en particulier le 10 octobre 1746. On était alors à Tongres et l'on avait joué sur la place de l'église. L'assistance était nombreuse et la fête avait été fort réussie. Tous s'amusaient sans arrière pensée, seuls quelques officiers qui savaient que 50.000 Autrichiens avaient franchi la Meuse, sous les ordres de Charles de Lorraine, et avançaient à l'ouest de Liège, s'étonnaient que Maurice de Saxe laissât ses soldats se divertir si près de l'ennemi. Soudain à la fin de la pièce, Madame Favart reparut en scène et chanta ces quelques vers que son mari venait de composer:
"Demain nous donnerons: Relâche
Que dans les fastes de l'histoire
Triomphe encore le nom français
Digne d'éternelle mémoire!
Guerriers, Mars va guider vos pas
Demain, bataille, jour de gloire!"

Comme l'assistance manifestait de l'étonnement Madame Favart précise, cette fois en prose "Demain, Messieurs, relâche, à cause de la bataille. Après demain nous aurons l'honneur de représenter devant vous le "Coq du village". Le lendemain en effet, on se battait à Raucoux. C'est Maurice de Saxe qui, pour prévenir ses soldats de l'approche de l'ennemi, avait eu recours à cette mise en scène piquante.

Le "Roman comique" eut un vilain dénouement Madame Favart était belle et le Maréchal était tendre. Le conquérant de tant de places fortes fut conquis à son tour. Il déclara sa flamme à l'actrice qui, contre toute attente, repoussa ses avances. Elle était honnête femme et entendait le demeurer.

Piqué au jeu, Maurice insista. Il promit à Madame Favart de faire rompre son mariage et lui offrit de l'épouser quand elle serait libre. Nouveau refus: on aimait Favart et on ne voulait pas le quitter. Alors le Maréchal perdit toute mesure, et demandant à la force ce qu'il ne pouvait obtenir de l'amour, il fit, grâce à une lettre de cachet que le gouvernement eut la faiblesse de lui accorder, enfermée l'obstinée d'abord au Couvent des Andelys, puis à la prison d'Angers. Mais ce fut une violence inutile, et Madame Favart de démena tellement que son persécuteur craignant le scandale dut s'avouer vaincu. Il se borna dans la dernière lettre qu'il lui adressa, à soupirer avec amertume "Favart doit être bien fier que vous lui sacrifiez tout, fortune, agrément et gloire."

Les jours du Maréchal étaient d'ailleurs comptés. Il mourut à Chambord le 30 Novembre 1750.

Ceux de nos camarades qui ont visité Strasbourg ont pu voir à l'église St Thomas le tombeau que Pigalle lui a édifié, dans le goût allégorique de l'époque.

L'artiste a représenté le Maréchal se dirigeant vers un cercueil qu'entrouvre la Mort, tandis que le France en pleurs, s'efforce de le retenir. Sur la droite du héros, on aperçoit l'aigle d'Autriche, le lion belge et le léopard anglais agonisant sur leurs drapeaux et vis-à-vis de la Mort, Hercule se désole.

A gauche du personnage principal, l'Amour tient son flambeau renversé. En introduisant dans uns scène funèbre un dieu aussi léger Pigalle avait entendu faire une allusion discrète aux faiblesses légendaires du Maréchal.

Louis XV ne le souffrit pas, et l'Amour sur son ordre, fut par l'adjonction d'un casque, métamorphosé en "génie de la guerre".

Mais lorsque le monument fut inauguré en 1777 Louis XV était mort. Aussi le sculpteur revint-il à son idée primitive. Il ôta son casque à Cupidon et lui rendit sa personnalité.

Et c'est ainsi que dans une église austère se perpétue le souvenir des Amours du Maréchal. Amours innombrables, car elles furent légion celles qu'il courtisa et qui cédèrent au prestige de la gloire et du rang. Une seule lui résista, ce fut Madame Favart. Aussi, si l'on rendait après la mort les mêmes honneurs aux artistes qu'aux princes, quelle Minerve ou plutôt quelle Junon gardienne de la foi conjugale ne devrait-on pas sculpter sur la tombe de l'aimable Chantilly.