Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 1 (19 août 1915)

Voir la page originale du journal ici

Le n°10 Pf.

Quedlinburg 19 Août 1915. N°6

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers du 1er Camp.

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

séparation

Pensons à l'hiver

Voici bientôt qu'exténués de fatigue, harassés, meurtris par un voyage de soixante-treize heures, nous débarquions à la gare de Quedlinburg et nous nous acheminions vers ce camp où nous sommes encore aujourd'hui. A ce moment-là, les plus optimistes des prophètes, c'est à dire les plus optimistes d'entre nous, (car prophètes, nous l'étions tous plus ou moins) affirmaient avec une assurance qui supportait mal la contradiction, que notre bail sur la terre étrangère serait de courte durée, quelques mois au maximum, dans leur imagination ils nous voyaient rentrés en France pour la Noël et en leurs heures de nostalgie, ils échafaudaient de fantastiques menus pour le Réveillon !
En ces temps reculés nous menions l'existence rudimentaire des hommes primitifs. Nous habitions de petites huttes aux toits pointus, qui donnaient à notre camp l'aspect d'un de ces villages nègres, comme on en voit dans les expositions.
A côté de nous, lentement comme des gens qui ont le temps, des ouvriers travaillaient bien à bâtir de larges baraques, à brancher des fils électriques, à confectionner des routes, mais ils ne nous intéressaient pas.
Un stratège éminent appartenant à l'élément civil aujourd'hui disparu, me disait un jour en haussant ses larges épaules : Mais pour qui travaillent-ils donc ces insensés? Pour qui ces baraques ? Pourquoi s'obstinent-ils à en vouloir toujours bâtir de nouvelles ? Ne savent-ils pas que nous seront partis avant qu'ils aient achevé leur besogne, encre une offensive comme celle de la Marne et dans deux mois nous ne serons plus ici! N'êtes-vous pas de mon avis, voyons Monsieur? est-ce que cela n'est pas vraiment travailler pour le roi de Prusse? C'était l'âge d'or des Illusions!
Des mois sont passés, les pittoresques petites huttes ont disparu depuis longtemps, nous habitons les baraquements que mon stratège civil voulait destiner au roi de Prusse! L'âge des illusions a eu une durée éphémère! Les derniers survivants de cette douce période se sont convertis devant les réalités, et lentement, sans transition violente, sans que le découragement puisse arriver à prendre sa place dans cette évolution, nous nous sommes acheminés vers l'âge de la Patience !
Il ne faut pas avoir peur de regarder les réalités bien en face et il ne fait pas non plus nous dissimuler que nous avons encoore de nombreux jours à passer en exil!
Les journaux allemands que nous pouvons lire, les colis de vêtements d'hiver qui commencent à arriver de France, nous indiquent que de part et d'autre on songe à la campagne d'hiver. Il serait puéril de vouloir fermer les yeux, notre imprévoyance serait sans excuse. Organisons nous donc nous aussi, pour avoir le moins possible à souffrir des mauvais jours et dès maintenant songeons à l'hiver!
Il est de toute évidence que matériellement, même s'il est plus rigoureux que le précédent, l'hiver qui s'annonce sera pour nous moins pénibles. Nous ne pataugerons plus dans la boue. De bons tricots de laine dorment dans nos coffres à côté des cache-nez et des protège-oreilles, que les mains des mères, des femmes et des fiancées ont tricotés à notre intention. Nous n'aurons rien à redouter du froid. Ce n'est d'ailleurs ni à cause de la pluie, ni à cause du vent, ni à cause du froid que l'hiver est redoutable pour nous, mais seulement à cause de l'ennui qui se