Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 5 (19 août 1915)

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surtout, attire mon attention. C'est un officier, grand, corpulent, qui (détail puéril, mais ce sont ceux-là qui frappent) porte des bottes neuves. J'apprendrai plus tard que c'est un juge normand, arrivé depuis peu et tué dès son premier combat. Un peu plus loin, derrière une meule de paille, un Allemand est couché, mort. Il a le bras levé en l'air, et les rayons du soleil se jouent sur son alliance. Nous nous arrêtons quelques minutes au pied de la colline, avant de prendre sur la gauche le chemin qui nous conduira à S...T... Quelques-uns d'entre nous vont voir le bois et les tranchées que l'ennemi occupait hier. Plusieurs centaines de corps sont réunis là et c'est un vrai charnier. D'autres causent avec les soldats de la brigade voisine qui sont restés jusqu'au matin sur leurs positions nouvelles et, tout grelottants, attendent pour aller se reposer que nous les remplacions à la tête de la division. Quelques Sidis enfin (Comment y-a-t-il des Sidis parmi nous?) pourchassent un lièvre affolé par notre présence.
On repart. Nous allons à travers champs, nous rejoignons la grande route, nous traversons une rivière, la Vesle, j'imagine. Nous gravissons enfin les collines qui dominent Reims au Nord-Ouest. Il fait maintenant un temps radieux et, tandis que nous cheminons à travers les vignes, nous pouvons contempler toujours à notre droite, dans le fond de la vallée, Reims la délivrée, toute dorée de soleil, avec sa cathédrale encore intacte et le drapeau français flottant sur l'une des tours...
S....T.... De l'artillerie, beaucoup d'artillerie. Nous sortons du village et nous nous engageons dans un chemin creux. Il y a là plusieurs officiers, le général L... au premier rang, comme toujours Cocasse, la vie... la dernière fois que je l'avais vu, c'tait le 13 Juillet à la distribution des prix du lycée de Caen. J'était en tout autre équipage qu'aujourd'hui. Et nous n'imaginions nu l'un ni l'autre, que notre première rencontre aurait lieu deux mois après, à quelques kilomètres au nord de Reims, dans un terrain battu par les schrapnells. Car les schrapnells se mettent à tomber. Déjà j'ai entendu le cri rituel "Un infirmier, vite!" Un petit bonhomme regagne le village la main ensanglantée. Et l'instant est proche, j'imagine, où notre dépôt va enfin recevoir le baptême du feu. Le combat est commencé. Nous avons quitté le chemin creux, pris à droite, dévalé un talus, escaladé un autre talus. Nous nous sommes formés en ligne de sections par deux et nous voici maintenant, sur l'ordre de nos chefs, aplatis dans un champ au milieu des vignes, attendant le moment propice pour avancer en dépit de l'artillerie allemande des forts de Reims. Pas méchante, l'artillerie jusqu'à nouvel ordre, tout à fait inoffensive même. Aussi les curieux après être restés un instant la tête sur leur sac, lèvent-ils le nez pour regarder le paysage. Il est midi, le soleil tombe à pic. Derrière nous, à gauche: S....T.... émerge de la verdure, coquet et presque paisible dans les rares moments où le canon se tait. Devant nous s'étend une large plaine coupée en son milieu par une route et bordée à l'horizon par des bois. C'est cette plaine qu'il nous faudra traverser tout à l'heure.
(A Suivre)
L.Calvet

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Echos

Les derniers hôtes du Camp... Ce ne sont pas des italiens. Il y a d'abord deux amours de petits chiens. Gros comme le poing, blancs avec des taches brunes, ils exercent d'innocentes quenottes que la main qui les caresse. C'est un poème d'ingénieuse candeur et de gaieté que ces petites bêtes. R... les contemple avec attendrissement et S...leur donne un sourire. Rex ne le regarde pas, car Rex est jaloux. Cependant, au fond du camp, dans le bureau des colis, l'autre est là rêveur et solitaire. Toujours sombre, l'âme et le corp en deuil, il songe qu'il gâche sa jeunesse loin des champs de bataille. En voilà un qui s'en irait volontiers au front... pauvre corbeau!

Nos Musiciens - Sans cesse en marche de l'hopital au 1er Camp, de 1er Camp au 2e Camp, du 2e Camp au 3e Camp, du 3eCamp au 4e Camp c'était une légion de juifs errants. Pour compléter la ressemblance, on vient de décréter qu'ils auront désormais cinq sous dans leur escarcelle.

Acte de probité
Monsieur Marcel Gangné a trouvé dans la cour une pipe qu'il s'est empressé de déposer au "Tuyau". Toutes nos féliciations.