Retranscription du Tuyau, numéro 8, page 1 (2 septembre 1915)

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Le N°10 Pf. - 2 septembre 1915. N°8

LE TUYAU

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.

séparation

Une promenade à Quedlinburg

En qualité d'interprète attaché à la personne de notre sympathique chroniqueur des "Propos du Prisonnier", j'ai eu Mercredi dernier, la bonne fortune de faire dans Quedlinburg une très agréable promenade. Je vais essayer de la retracer ici pour les nombreux lecteurs du "Tuyau" qui ne connaissent la ville où nous vivons !! que parcequ'ils en ont vu lors de notre arrivée ou parce qu'ils en devinent, aux jours lumineux lorsque le soleil carressant les flancs du Harz, vint baigner de clarté Les tours élancées de Saint-Nicolas et les flèches de la chapelle du vieux château. Afin que vous ne nous preniez pas pour d'indésirables embusqués et ne vous laissiez pas aller à envier notre sort, je m'empresse de vous dire que notre voyage n'était pas exclusivement un voyage d'agrément. Notre ami Saussier, après avoir pendant deux semaines stoïquement supporté les souffrances d'un mal vulgaire fréquemment qualifié de mal d'amour, avait, grâce à la bienveillante intervention de Mr le Médecin Chef été autorisé à se faire soigner par un dentiste de la ville. Afin que nous ne nous égarions pas, un guide nous avait prudemment été adjoint, une sentinelle placide et debonnaire dirigeait notre excursion.
Par le chemin raboteux que nous avons construit, nous nous sommes lentement acheminés vers la ville. Le temps était délicieux, à droite et à gauche de la route,des femmes et des jeunes filles se livraient aux derniers travaux de la moisson: certaines enlaçaient les gerbes et les chargeaient dans de grandes voitures attelées de boeufs, d'autres courbées sur le sillon ramassaient les derniers épis oubliés. A notre passage quelques-unes se redressèrent fixant sur nous des yeux remplis d'une curiosité toute bienveillante. Plus près de la route, une demi-douzaine d'ouvrières au repos nous saluèrent en souriant, et l'une d'elles plus hardie sans doute, fit le geste de nous lancer quelques fleurs. C'était là un spectacle comme nous n'en avons pas vu de longtemps, que celui de jeunes filles robustes, court vêtues, à la camisole largement échancrée. Nous nous serions volontiers abandonnés à de douces rêveries, mais notre guide continuait sa route et nous devions suivre le guide! Celui-ci, un rural, nous ramena à la réalité, il nous causa de la pluie, du beau temps, nous expliqua que partout ailleurs la moisson était terminée et que le voisinage de la montagne faisait cette région plus tardive! Nous approchions de Quedlinburg, Saussier qui a travaillé son Baulecker me conta alors une jolie légende sur la fondation de la ville, je ne peux résister au plaisir de la transcrire ici.
Mathilde, fille de l'empereur régnant il y a de cela près de 1000 ans, était d'une beauté si remarquable, qu'elle avait inspiré à son père une passion coupable. L'infortunée jeune fille supplia Dieu de la rendre laide, afin que son père de détournât d'elle, mais Dieu ne voulut pas l'entendre! Le Dibale lui apparut alors et s'engagea si elle voulait bien se donner à lui, à transformer en haine l'amour que son père ressentait pour elle. Mathilde accepta ce pacte singulier, en spécifiant toutefois au démon qu'elle ne lui appartiendrait qu'à la condition qu'il réussit à la trouver endormie, à un moment quelconque de trois nuits consécutives. Si elle arrivait à se maintenir éveillée, le Dibale ne pourrait rien sur elle. Pour lutter contre le sommeil, Mathilde se mit à travailler sur une tapisserie de prix, son jeune chien nommé "Quedl" se tenait à ses côtés. Quedl était un animal intelligent, il avait compris tout ce que le marché fait par sa maîtresse avait de dangereux, aussi fit-il bonne garde et à chaque fois que celle-ci menaçait de s'endormir, il se mettait à aboyer furieusement. Les trois nuits s'écoulèrent. Lorsque le Diable vit qu'il était dupé, il entra dans une violente colère et se jettant sur Mathilde, lui aplatit le nez, lui arracha un oeil et la rendit si hideuse que son père ne voulut plus la voir. Mathilde mena alors une vie édi