Retranscription du Tuyau, numéro 8, page 3 (2 septembre 1915)

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Notes Militaires
Ce que leurs yeux ont vu :

Dans les lignes allemandes

J'avais entendu dire que le sergent R..., du Xe Régiment de Tirailleurs indigènes, avait été le héros d'une aventure peu banale, qu'avec son lieutenant et quelques soldats, il était resté, sans se faire prendre, dans les lignes allemandes du 3 au 10 septembre, c'est-à-dire dans l'intervalle de temps qui sépara la retraite française de la retaite allemande, qu'ensuite il avait pu rejoindre une de nos colonnes au moment de l'offensive. Je pensai être agréable à mes lecteurs en allant interviewer, pour eux, notre brave camarade qui consentit d'ailleurs de fort bonne grâce à satisfaire ma curiosité. Et voici ce qu'il me conta, en suivant des yeux dans le ciel, les volutes de fumée de sa cigarette tunisienne:
"Oui, mon cher, pendant huit jours, nous fûmes dans les lignes allemandes, invisibles et présents, c'est le cas de le dire. Comment nous y étions, vous allez le savoir! C'était le 3 septembre, nous battions en retraite. L'armée à laquelle nous appartenions, se repliait sur un vaste plateau au Sud de la Marne, à travers des bois, dont notre régiment suivait la lisière. L'ennemi, en effet, avait été signalé sur la droite, et l'on nous avait envoyé dans cette direction en flanc garde mobile. Ma compagnie était compagnie du drapeau. La 14e nous couvrait. Soudain des détonations retentirent, puis un cri s'éleva: "Une section vite à droite ! Il y va du salut du drapeau." La 14e venait d'être décimée par les obus. Ma section accourut, et tandis que la garde du drapeau se retirait à travers bois, nous soutinmes seuls le feu de l'adversaire. Nous étions là depuis quelques instants, et la fussillade commençait à se ralentir. Le lieutenant voulut alors rejoindre le régiment. Nous entendions des coups de feu devant nous, il nous semblait reconnaître le son du Lebel. Nous prîmes dans cette direction. Trois des nôtres tombèrent. Les Allemands étaient là. Nous revinmes sur nos pas. Un homme encore fut touché. Nous étions cernés! Alors nous rentrâmes sous bois, et nous allâmes nous blottir sous le feuillage. Deux heures après, un bruit se fit entendre près de nous. Des Allemands à quelques mètres étaient en train de se frayer un chemin à coup de sécateurs. Il nous fallut partir. A cinq cents mètres de là nous nous arrêtions dans un fourré. C'est là que nous devions passer la nuit.
Le lendemain, de bon matin, nous étions debout pour examiner la situation. Elle n'était pas brillante. Nous étions onze, nous avions comme vivres quelques comprimés de potage, deux boîtes de conserves et une dizaine de poires vertes. C'était la famine à bref délai. Le lieutenant décida alors d'aller en reconnaissance avec moi. Par bonheur il avait conservé sa lorgnette. Arrivés à la lisière du bous nous aperçumes, à quelque distance, des sentinelles et des petits postes allemands. Il y avait trois cent mètres à faire en rampant pour sortir des lignes ennemies et nous étions libres, nous le croyons du moins. Nous allâmes rejoindre nos compagnons qui, avec la mobilité d'impression des indigènes étaient déjà tout déprimés. On leur exposa les résultats de notre enquête et il fut décidé que nous chercherions à nous sauver le soir même.
A la tombée de la nuit, un par un, nous regagnions la lisière du bois. Le lieutenant, anxieusement fouilla l'horizon de sa jumelle. Nous avions deux heures devant nous pour nous échapper, car l'obscurité ne devait durer que de 6h à 8h1/2. Ensuite la lune se lèverait et nous pourrions risquer d'être pris. Délibérement nous partimes. Nous rampions à l'arabe, tous les cinquante mètres il y avait une pause. Nous arrivâmes sur une crête que l'on franchit en toute hâte. Nous fîmes encore de l'autre côté cinq cents mètres en colonne un par un. Soudain dans un champ de blé à notre gauche nous entendîmes du bruit. Une patrouille allemande passait, qui ne nous vit pas et s'éloigna. Nous fanchîmes une route où gisaient des morts. Nous étions maintenant dans une vallée, où coulait un ruisseau, près d'un verger, où nous prîmes des poires et des pommes vertes. Une colline s'élevait devant nous. Nous la gravîmes. A onze heures du soir nous avions atteint un bois où nous passâmes la nuit. Les hommes se relayaient d'heure en heure pour monter la garde.
C'est dans ce bois que nous devions rester jusqu'au 10 septembre. Nous y vécûmes de tristes journées. Nous ne mourions pas de faim sans doute. Les gens du village voisin, avec qui nous avions pu entrer en relations, un vieux berger qui gardait ses moutons à proximité de nous, nous ravitaillaient. Nous eûmes ainsi deux lapins, deux coqs, un mouton qu'il