Retranscription du Tuyau, numéro 8, page 4 (2 septembre 1915)

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nous fallut manger presque cru. Mais les nuits étaient fraîches, les journées interminables, et peu à peu, nous commençions à désespérer quand soudain l'heure de la délivrance sonna au moment où nous ne comptions presque plus sur elle.
La nuit du 9 au 10 avait été agitée. Nous avions entendu des coups de fusil. Même j'avais cru surprendre un commandemant français "Halte! Face en arrière" suivi du bruit d'un galop qui s'éloignait. De grand matin le canon donnait et le son, ô mystère, nous semblait venir du Nord. Nous avions tous le sentiment qu'il se passait quelque chose, lorsque le lieutenant, qui était parti aux informations revint avec un sac de vêtements civils, qu'il avait trouvé on ne sais où. Il se déhabilla, et en un tour de main se déguisa. Nous en fîmes autant, et tendis qu'il s'avançait à travers champs, comique avec son pantalon rapiécé aux genoux, son chapeau de paille, son veston usé et ses sabots, nous le suivions sur son ordre à quelques pas en arrière. Bientôt il nous fit dire que nous pouvions venir sans crainte, que les allemands battaient en retraite et que les troupes françaises lancées à leur poursuite étaient à deux ou trois kilomètres de l'endroit où nous nous trouvions. Nous descendîmes au village. On nous y fêta. De bonnes vieilles venaient au-devant de nous avec des tartines de pain et de fromage et des flacons d'eau-de-vie. Un homme s'offrit à nous conduire aux Français. Par un chemin de terre nous gagnâmes la grande route et l'on juge de notre joie quand nous vîmes les premiers pantalons rouges.
C'est ainsi que restés dans les lignes allemandes quand les nôtres se retiraient, nous nous retrouvâmes parmi eux lorsqu'ils avancèrent de nouveau.
Voilà ce que me raconta R... Ce qu'il ne m'a pas dit, c'est combien sont lieutenant et lui-même furent félicités de leur prouesse par les autorités françaises. Mais R... est modeste.
L.Calvet

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Il y a un an

16 Août 1914 - Prise de Sainte-Marie aux Mines par les Français
19 Août 1914 - Mort du Pape Pie X
21 Août 1914 - Les Français qui avaient progressé en Lorraine sont refoulés à Morhange et se replient sur le Grand Couronnement de Nancy.
22-23 Août 1914 - Bataille ? dans le Nord, sur la Semoy, entre Lesse et Meuse, Sambre et Meuse, dans la région de Mons
23 Août 1914 - Prise des forts de Liège. Les Allemands à Lunéville. Les français évacuent le Donon et le col de Soales.
24 Août 1914 - Les Allemands à Sedan. La retraite française commence.
27 Août 1914 - Capitulation de Longwy.

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Le mystère de la femme au poignard
Grand roman sensationnel

Chapitre I
Du sang, de la mort... pas de volupté

Renard se sentit vaguement soulagé quand Aubemont l'eut quitté. Il n'aimait pas trop les dîners auxquels celui-ci le conviait le dernier samedi de chaque mois, en souvenir de deux années de vie commune et militaire au fort de Fouard. Certes, Aubemont, bibliothécaire à la Sorbonne et publiciste à ses heures, était un aimable compagnon, et les histoires qu'il racontait en termes étudiés et savoueux ne manquaient pas d'agrément. Mais avec lui il fallait manger beaucoup, boire sec, et, si Renard n'y répugnait pas, il payait régulièrement le lendemain ses excès de la veille. C'est que Renard était un garçon rangé, de moeurs régulières et pures, employé dans grand établissement de crédit sur la rive gauche, il ne sortait guère que pour aller à son bureau du modeste appartement qu'il occupait au 6 de la rue de Tournon. On ne lui connaissait pas de passion. Les femmes ne l'intéressaient pas. Non pas qu'il eût gardé pour lui la fleur de son innocence. Il avait été soldat et craignait le ridicule. Mais il n'avait pas de tempérament, et s'il usait de l'amour à intervalles d'ailleurs lointains, c'était par hygiène plutôt que par plaisir.
Donc ce soir là, comme à la fin de chaque mois, il avait soupé avec Aubemont. Le dîner pris à la Taverne du Panthéon avait été agréable et copieux. Aubemont en verve avait conté des anecdotes militaires, puis intimes, l'histoire en particulier d'un certain déménagement que l'un et l'autre savaient par coeur. Ensuite on avait by, et le bibliothécaire, qui était un Normand convaincu, ayant entrepris de démontrer à Renard la supériorité de sa province natale sur les autres région de la France, avait fait apporter tour à tour du genièvre des Flandres, du marc de Bourgogne, du quetsch de Lorraine, pour les humilier devant l'incomparable Calvados. Renard s'amusait évidemment, mais il craignait pour sa nuit déjà fort compromise et losqu'Aubremont, saisi d'une frayeur soudaine en songeant à sa femme qu'il avait trop oubliée, lui eut proposé de lever la séance, ce fut une joie mal dissimulée qu'il accueillit l'offre de son ami. Maintenant Renard était seul. L'horloge électrique brillait à la gare de Sceaux, le Luxembourg était une masse d'ombre, et Renard songeait avec satisfaction que dans un quart d'heure au plus, il serait mollement étendu dans son lit au n°6 de rue de Tournon. Oui, mais, trouverait-il le repos après de tel excès ? Soudain un évènement en apparence insignifiant, mais dans le fond bien mystérieux se produisit. Au moment où quittant le trottoir de la rue Médicis, Renard se dirigeait vers l'Odéon, une femme surgit de la rue Monsieur le Prince et le frôla de si près qu'il en tressaillit. Il pensait déjà entendre l'invitation classique qu'il avait maintes fois déclinée d'un geste de main paternel, quand, à sa grande stupeur, ces mots énigmatiques "Crains Dora" bourdonnèrent à son oreille. Dora! Dora! Renard n'en connaissait pas de Dora