Retranscription du Tuyau, numéro 8, page 7 (2 septembre 1915)

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"Mon petit doigt"
Revue orchestrée

J'ai, parait-il, une main de femme, bien des femmes l'ont jalousé! Je n'en suis pas plus fier pour cela! Cependant des cinq doigts effilés qui en font le principal ornement il en est un que j'affectionne spécialement!! mon petit doigt.
Ce n'est pas le petit doigt de maman qui cafarde ou qui vanie, mais un conteur émérite qui, hier au soir, s'est campé au-dessus du lobe de mon oreille droite, en face du canal auditif et m'a rapporté le tuyau suivant que je lègue aux lecteurs du "Tuyau" c'est une concersation anonyme surprise par ce petit intrus.
A- As-tu entendu l'orchestre du 1er Camp?
B- "Chatenait" à un fil que je manque le concert d'hier!! Je l'aurai regretté!! C'est de la belle musique
A- Tu es un expert passionné je le sais "durant" ce concert n'as tu rien remarqué de plus??
B- Oh! si "devismes"
A- Que veux-tu que je devine!! "Marsons" ensemble, je suis le fil de tes idées!!
B- C'est cela je ferai le "Sergent"! tu écouterais ma théorie sur l'organisation de l'orchestre "Attention"! mains dans le rang , figé comme un poteau, "H Haut-tête"! parfait!! Je commence!!
"L'angloissante" question était de trouver des instruments, des partitions (Mais comme tu sais, au Camp I tout le monde est "Richez" généreux, chacun fournit son obole. L'on fonda des petits ménages, on y fit des économies!! Certains normands disaient je "Buret" bien un verre! mais j'en garde le montant pour la caisse de l'orchestre!! du reste le "Kircher" en ce moment ne me permet pas de mettre dix sous pour une tasse, je les gardes. Tu vois que "Lebas" et le haut de l'échelle sociale tendaient à se niveler.
A- Je le crois!!
B- Tu peux le croire!! "Beu! zelin" dique assez! Or donc la cohésion faisant la force...
A- Et la force le droit!!
B- Tais-toi "Mest-ta" langue dans tes fouilles! La cohésion faisant toujours la force, l'on vit bientôt affluer des bois, des cuivres, jusqu'à un tambour miniature en peau de "Chevreau" racommodée!! Tout ceci fut un ravissement, les tsiganes commencèrent à donner quelques bals, le Dimanche indiqué les officieuses-ménagères s'en donnèrent à coeur joie, et l'on entendit aux tables des terrasses "Ne "Couaillet" pas ces dames!! ce serait un scandale!!
Petit à petit, les répétitions commencèrent, le chef d'orchestre, un type imposant sut maëstroïser ses artistes et les concerts débutèrent au 1er Camp! quel retentissement quand apparut cette petite légion!!

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dans ses relations. Il crut un instant que quelques propos d'Aubemont lui étaient restés dans l'oreille. Mais celui-ci était loin, et d'ailleurs s'il lui avait parlé dans la conversation d'une Louise, d'une Jeanne, et d'un demi-quarteron de Maries, in l'avait jamais été question d'une Dora.
Perplexe, Renard allait demander des explications, quand il s'aperçut que la femme avait disparu, il reprit sa route et essaye de penser à autre chose. Il y avait à peu près réussi lorsque à l'angle de la rue de Tournon et de la rue de Vaugirard un cri strident s'éleva, et ce cri était encore: "Crains Dora!" D'un bond Renard se retourna, la rue de Vaugirard était déserte, le restaurant Folest était honnêtement fermé, un rayon de lune tombait sur le kiosque à journaux du sénat.
Ce fut avec une impression de soulagement que quelques instants après Renard se trouva devant chez lui. Il sonna. Dix minutes se passèrent. Il sonna plus violemment, avec impatience. Comment la concierge ne lui ouvrait-elle pas? Il l'avait pourtant prévenue qu'il sortait ce soir et cette femme qu'il se conciliait par des étrennes princières était en général à sa dévotion. Enfin la porte s'entrouvrit et Renard entra sous le porche, il se heurta au mari de la concierge qui à sa vue parut tout effaré: "Comment Mr Renard c'est vous? - Mais oui... - Mais... - Mais quoi? - Mais vous rentré déjà il y a dix minutes. Vous avez crié votre nom en passant. - Vous rêviez mon pauvre ami dit Renard avec une telle autorité que le brave homme disparut dans sa loge tout décontenancé.
Malgré tout, Renard était une peu ému et c'est avec une pointe d'inquiétude qu'il se mit à monter l'escalier. Il arriva au quatrième, tourna sa clef dans la serrure. Dès la première poussée la porte d'ouvrit. Cette fois Renard sentit la sueur lui mouiller le visage. Il avait fermé sa porte à double tour. C'était une habitude qu'il avait depuis l'enfance, dont ses mais le plaisantaient et à laquelle il ne manquait jamais. Or la porte n'était plus fermée qu'à un tour. On était entré dans l'appartement pendant son absence. C'en était trop, et Renard tremblait en allumant sa bougie dans l'antichambre. La vue de sa chambre le rassura tout en apparence était tranquille. Les meubles avaient leur bonne physionomie habituelle. Un journal trainait encore sur la table, celui que Renard avait lu avant de partir avec Aubremont. Les cendres de son cigare s'effritaient sur le cendrier. Tranquillisé, Renard se déshabillait lorsque soudain il lui sembla écraser quelque chose, un corps musclé lui sauta aux mollets et un aboiement rageur éclata entre ses jambes. Affolé, il se baissa, une chienne était là, attachée au pied de son lit. A son collier pendait une lettre ouverte, sur laquelle Renard put lire en caractères de sang: "Crains Dora". Hors de lui, presque fou, Renard se redressa machinalement, il jeta un regard sous les rideaux de son lit, puis il poussa un cri terrible: "Au secours" et tomba sur le dos, évanoui.
Sur le lit une femme tait étendue, morte, un poignard planté dans le coeur.
(A suivre)
Les Six
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