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Retranscription du Tuyau, numéro 9, page 7 (4 janvier 1917)
Noël en Provence
Notre aimable camarade, M.Cornu, qui est originaire de la Provence et qui aime sa petite patrie à l'égale de la grande, à bien voulu
écrire, à l'intention du Tuyau, un Noël provençal.
Nos lecteurs lui sauront gré de cette attention, et ils seront, j'en suis sûr, sensibles à l'évocation de cette fête locale, riche d'émotion
et pleine d'intimité qui malheureusement avec l'instable unification des ? modernes, tend de plus en plus à disparaître.
La Fête de Noël a été souvent décrite, mais presque toujours ce sont des Noëls septentrionaux, peu ont été tentés par le récit d'un Christmas du Midi.
Mais direz-vous, Noël avec du solel n'est plus celui que nous concevons nous: ciel gris, terre blanche, âpre bise, frimas à chaque branche.
C'est possible, le décor n'est plus pareil, quoique différent il n'en est pas moins agréable et c'est Noël quand même, joyeux plus que
partout ailleurs, car il n'amène pas une température inclémente trop dure aux pauvres gens.
En Provence, Noël est par excellent une fête d'intimité familiale.
Le même clocher abrite de son ombre plusieurs foyers du même nom.
La veille au soir, au son de l'Angelus, tous les membres d'une même famille se réunissent à la maison paternelle pour offrir leurs voeux à l'aïeul.
Cet hommage rendu, on procède à la bénédiction de la bûche (lou cago-fio) qui, énorme, alimentera le feu durant toute la fête.
Le plus âgé des bébés, le plus jeune des enfants ayant dans la main gauche une coupe de vin cuit s'approche gravement du tronc sacrifié, lentement
il trempe dans la liqueur le brin d'olivier que tient sa main droite; il élève ensuite sa menotte au-dessus de la buche et pendant qu'il
trace sur celle un mignon signe de croix, ses lèvres innocentes prononcent les paroles sacrées: "Je te bénis au nom du Père, du Fils et du
St Esprit"
Le feu est mis à l'âtre, les sarments pétillent et les flammes gourmandes viennent lécher la victime qui leur est destinée.
Toujours pénétré de la gravité de son rôle, l'enfant se tourne alors vers l'assistance, il porte à sa bouche la coupe de vin cuit, boit une
gorgée à la santé de tous et présente le breuvage généreux et parfumé à l'aïeul président.
La coupe circule de main en main après que chacun y a porté ses lèvres, c'est le hanap de la paix, de l'amour qui unit tous les rameaux
d'une même souche, ce vin c'est le symbole de la force, de la vie; offert par le plus jeune, il est le gage de l'immortalité de la race.
Le chef de la famille se dresse alors pour clôturer la réunion par quelques mots de circonstance.
Peu de phrases dans la bouche de cet ancien, ceux du Midi parlent beaucoup quand ils n'ont rien à dire ou lorsqu'ils racontent des
histoires auxquelles ils ne croient pas, mais qu'il s'agisse de dire sa joie, de crier son bonheur, plus de prolixité.
Le vieillard exprime le plaisir qu'il éprouve de voir ses descendants unis autour de lui, il compte les jeunes pousses joufflues qui ont remplacé
les chers disparus et il termine son discours par ces mots qui sont tout à la fois une prière et un souhait:
E Dieu fague que l'an que vin
Se sian pas mai, siguen pas mène
(Et Dieu fasse que l'an prochain, si nous ne sommes plus, nous ne soyons pas moins)
Embrassade générale et chacun se retire chez soi pour le repas et mettre aussi une bûche dans sa cheminée.
Le menu composant le souper de la vigile de Noël est immuable depuis des siècles, quoique exclusivement maigre il n'est pas à dédaigner.
Jugez plutôt: soupe de crouzets (pâtes ménagères régionales) morue en salade, fines herbes sucrées et oeufs durs, cardons en sauce, poivrade
de céléri, omelette au rhum, desserts variés comportant obligatoirement le nougat et la panade.
Cette dernière est une tarte préparée avec des fruits en marmelade est une fine pâte au beurre et à l'huile d'olive.
Le tout est arrosé gentiment de vins pétillants et veloutés, vrais rayons de soleil captés sur les côteaux et logés en bouteilles.
La soirée s'avance, la veillée de famille se termine par l'assistance à la Messe de Minuit pendant laquelle de gais cantiques en la langue
des Félibres font retentir les voûtes de la vieille église du village.
Le lendemain verra les grandes agapes familiales.
Voilà le Noël Provençal.
J.Cornu
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