Retranscription du Tuyau, numéro 41, page 1 (8 juin 1916)

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8 Juin 1916 N°41

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers du Ier Camp.

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

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Le Savoyard

Comme le Normand, le savoyards descend d'une vieille tribu guerrière. L'histoire nous apprend que dans leurs montagnes les Allobroges arrêtèrent pendant huit ans les légions romaines. Tour à tour alliée ou ennemie de la France suivant la politique de ses ducs, la Savoie opte pour la France en 1860 par un plébiscite mémorable.

De son histoire dix-neuf fois séculaire et sur laquelle je ne puis m'attarder, le savoyard a gardé une personnalité bien marquée. Il est très fier d'être Français, fier infiniment, mais donnez-lui ce nom qui évoque pour lui le fracas des torrents, le chatoiement des glaciers, les troupeaux dans les montagnes, appelez le, enfin savoyard – jamais savoisier – et il sourira, se déridera, parlera.

De prime abord, il n'est pas exubérant, il observe, étudie, il a, semble-t-il, la timidité d'un pauvre dépaysé dans un milieu riche, il ne s'ouvre et ne se livre que lorsqu'il a la certitude de na pas s'imposer. En général, il jouit d'une bonne réputation et son origine lui tient souvent lieu de certificat. Je développe ma pensée par une comparaison. Nous causons affaires et voyant venir vers nous un descendant des Vikings blonds, si je dis simplement: "Voici un normand", tout de suite l'attention est en éveil, c'est le "halte là!" "Qui vive?... C'est le renard qui s'avance, et, instinctivement, on se met sur ses gardes, non parce qu'on a peur du renard, mais on craint pour les poules. Au contraire, l'expression "c'est un savoyard" est dans la bouche de l'employeur, synonyme de travailleur consciencieux. Ceci sans vouloir médire une seule minute des Normands, dont vous avez parlé de superbe façon, mon cher M. Monjour, et dont j'apprécie depuis dix-huit mois l'excellente camaraderie et la parfaite correction, mais est ce ma faute si les préjugés existent?

Et les préjugés sont comme les fleuves, on ne détruit pas plus les uns qu'on ne remonte les autres. La traversée de Paris à la nage n'a jamais été organisée du Point du Jour à Charenton et ceci par la faute de la Seine, comme les Normands par la faute les préjugés resteront……. ce qu'ils ne sont pas.

Mais que me voilà loin du Savoyard auquel je reviens avec toute la célérité que me permettent nos dix-huit mois d'engourdissement. Il n'est pas un déraciné, si sa petite patrie est parfois trop pauvre pour le nourrir, il s'en va, quelquefois à pied, m'âme triste et pour parler comme le poète, il obéit à sa mère qui lui dit: "Pauvre petit, pars pour la France". Il s'en va en jetant un dernier adieux à sa chaumière, à son clocher, à ses montagnes et dans le suprême regard donné à toutes ces choses qui restent et qui sont sa vie, il y a comme la promesse tacite d'un retour qu'il veut croire certain. C'est l'espoir de venir passer les dernières années de sa vie où s'écoula son enfance qui donne au savoyard le courage de passer des heures parfois bien pénibles. Avec la résignation d'un fataliste, le savoyard supportera tout, et aux heures noires il aura encore la force de sourire. Je crois que c'est ce sourire, cette facile résignation à l'inévitable destinée qui lui vaut cette réputation de joyeuse bonhomie dont il jouit. Il souffrira donc mille difficultés, il les souffrira sans se plaindre, tant qu'il sentira qu'on a confiance ne lui, mais un doute naît-il dans, son esprit à cet égard, c'est fini, le ressort qui le faisait agir est brisé, et il s'en va quérir fortune ailleurs.

Il y a des savoyards partout, même à Quedlinburg, mais Paris reste la plus grande ville de la Savoie, car plus de trente mille y gagnent leur vie. Ils s'y