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Retranscription du Tuyau, numéro 4, page 2 (21 Septembre 1916)
La vie des morts
L'autre jour j'ai visité une femme que j'avais connue heureuse avant la guerre et qui avait perdu son fils unique dans un des combats de l'Argonne. Elle était veuve, presque pauvre, et maintenant que ce fils, son orgueil et sa joie, n'était plus, il ne lui restait aucune raison de vivre. Je m'attendais à une de ces douleurs sans issue, au pied desquelles tous les mots tombent comme des mensonges injurieux et honteux. Qui de nous ne connait aujourd'hui ces tristes entrevues et ce sombre devoir? A mon grand étonnement ses yeux vers lesquels j'osais à peine lever les miens étaient sans larmes. Elle souriait comme sourient ceux qui connaissent enfin une félicité que nul ne peut atteindre et que rien en ce monde ni dans l'autre ne saurait ébranler. Elle savait à présent que la mort n'existe pas. Elle était convaincue que celui qu'elle pleurait était plus vivant que jamais. Il ne la quittait plus et tous deux par delà cette tombe que l'amour avait transfigurée retrouvaient une vie plus heureuse, plus ardente et plus étroitement unie que celle qu'un sort injuste avait essayé de briser. Autour d'elle on plaignait la pauvre mère, et comme elle ne pleurait pas, qu'elle souriait dans un silence qu'on ne comprenait point, on la croyait folle. Etait-elle aussi folle qu'ils pensaient? En ce moment les grandes questions d'outre-tombe nous pressent de toutes parts. Il est probable que sur la terre depuis qu'elle existe, il n'y eut jamais autant de morts. L'empire du néant ne fut jamais aussi puissant, aussi terrible, c'est à nous d'élargir l'empire de la vie. En présence de cette mère, qui a tort, qui a raison, ceux qui sont convaincus que leurs morts sont à jamais détruits, ou ceux qui sont persuadés qu'ils ne cessent pas de vivre et croient les voir et les entendre? Savons-nous ce qui meurt dans nos morts et même s'il y meurt quelque chose? Quelle que soit notre foi religieuse, il est en tous cas un lieu où ils ne peuvent pas périr, c'est en nous qu'il se trouve, et si la malheureuse mère outrepassait la vérité, elle en était plus près que les désespérés que nourrissent la triste certitude que plus rien ne subsiste de ceux qu'ils ont aimés. Elle ressentait trop vivement ce que nous ne ressentons pas assez. Elle se souvenait trop et nous ne savons pas nous souvenir. Entre les deux erreurs il y a la place pour une grande vérité, et s'il faut choisir, c'est de la sienne qu'il convient de nous approcher. Apprenons à acquérir par la raison l'assurance que lui donnait une sage folie. Elle nous apporte une leçon nécessaire en ces jours où nos deuils ne s'interrompent plus. Depuis qu'il y a des hommes et qui meurent, nous n'avons pas encore appris à vivre avec nos morts et surtout à vivre avec eux sans tristesse et sans effroi. Nous ignorons ce qu'il faut leur offrir pour qu'ils s'attachent à nous. Ils ne réclament pas des larmes, mais une affection heureuse et confiante. Apprenons d'elle à réssusciter ceux que nous regrettons. Elle appelait les siens, nous repoussons les nôtres, nous en avons peur et nous nous étonnons qu'ils se découragent, pâlissent, s'effacent et nous quittent pour toujours. Ils ont besoin d'amour autant que les vivants, mais surtout à mesure qu'ils descendent dans l'oubli, et l'oubli seul rend la séparation irrévocable. Ne le laissons point s'accumuler sur eux. Il suffirait de leur accorder chaque jour une seule de ces pensées que nous répandons sans compter sur tant d'objets inutiles, ils ne songeraient plus à s'éloigner, ils resteraient autour de nous et nous ne saurions plus ce que c'est qu'une tombe, car il n'est pas de tombe si profonde soit elle dont une pensée ne soulève la dalle et ne disperse les débris. Il n'y aurait plus de différence entre les vivants et les morts si nous savions nous souvenir. Il n'y aurait plus de morts. Le meilleur de ce qu'ils furent nous demeure après que le destin les a retirés: tout leur passé nous est acquis, qui est plus étendu que le présent et bien plus assuré que l'avenir. La présence matérielle n'est pas tout en ce monde et nous nous en passons souvent sans nous désespérer. Nous ne pleurons point ceux qui vivent en des pays où nous n'irons jamais parce que nous savons qu'il dépend de nous de les y retrouver. Qu'il en soit de même pour nos morts. Au lieu de les croire disparus sans retour dites-vous qu'ils sont dans une contrée où il est sûr que vous irez bientôt et qui n'est pas bien loin. En attendant que vous y alliez tout entiers vous pouvez les y visiter par la pensée, aussi facilement que s'ils étaient encore dans une région qu'habitent les vivants.
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