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Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 2 (2 novembre 1916)

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La Mode et la Guerre

L'autre soir, après avoir causé de la guerre - ce qui arrive encore quelquefois - causé des femmes, ce qui n'est pas rare non plus, nous en vinmes à divaguer sur la mode et ses excentricités.
La question posée était la suivante: la mode doit-elle être neutre, guerrière ou pacifique?
Il s'agissait de la mode féminine bien entendu...
Chacun de nous avait exposé ses idées avec plus ou moins d'originalité, mais de la discussion la lumière ne jaillit pas toujours, nous ne pouvions tomber d'accord et la question restait en suspens...
Un aimable philosophe - les deux mots ne sont pas absolument incompatibles - se mêla tout à coup à notre conversation. Il ne se chargea point de nous trouver un terrain d'entente, il prit plutôt quelque peu la tangente, s'égara même du sujet, mais il nous fit en passant, sans en avoir l'air, un joli cours d'histoire sur les rapports de la mode féminine et de la guerre au cours des âges. La causerie fut si documentée, si intéressante, que je demandai à notre philosophe la permission de la publier dans le "Tuyau". Il y consentit, se refusant seulement - car c'est un modeste - à la laisser paraître sous sa signaute. Que l'érudit philosophe soit satisfait, je tairai son nom. Chose promise, chose due!
Mais en revanche - et la revanche est belle - qu'il n'oublie pas à son tour la promesse qu'il m'a faite Je lelui rappellerai au besoin: "Mettez-moi à contribution tant que vous voudrez m'a-t-il dit, mais surtout discrétion
Discrétion... Nous sommes d'accord ami philosophe... et vous pouvez dormir en paix, ce n'est pas moi qui vendrai la mèche...

La Guerre a toujours hanté les esprits des femmes, qui aiment la gloire, la poudre, la victoire et même l'infortune de la défaite, si le courage pare un beau désastre. Les uniformes inspirent le génie des poètes et la coquetterie des dames - qui est parfois un génie. Pour ne pas remonter au déluge, il faut citer Mme de Chaulnes, qui paraît à la cour en cuirasse d'argent sur robe de pourpre, dans le temps où le Cardinal Richelieu se montre dans le même costume au siège de la Rochelle. Mmede Chaulnes est blâmée pour cette faute contre le goût et doit se retirer plusieurs mois au fond d'une province.
Dans les galeries toutes neuves de Versailles, à l'heure où le soleil du grand roi éclairait le monde, au moment où l'astre de l'homme se confondit dans une même lumière, l'ambassadrice d'Espagne parut en un costume brodé et rebrodé de soleils. On lui fit connaître l'indécence de cet emprunt et son mari fut expédié dans une cour du Nord.
Faut-il rappeler la coiffure à la frondeuse interdite par le parlement? Sous Louis XV, le siège de Prague met à la mode les broderies de verre, les cliquetis de bohême, les perles filées... et les coiffures en désordre poudrées de poussière brillante.
Le Maréchal Maurice de Saxe donne aux femmes le goût des broderies camïeu, comme en portait le vainqueur de Fontenoy sur les revers et les parements de son habit bleu clair brodé de bleu sombre.
La guerre de sept ans légue aux dames de France la mode des draps de laine aux couleurs chaudes, qui s'appellent alors les draps impériaux. C'est le premier exemple d'une mode prise à l'ennemi en temps de guerre. Mais voici tout à coup une mode contre laquelle la police sévit: à la fin du règne de Louis XV les bourgeoises de Paris se mettent à porter en colliers, en breloques, en broches, des bijoux qui reproduisent le Saint-Esprit et les motifs des Ordres Royaux. Les modèles sont saisis chez le bijoutier Lambert et les dames portent à la Monnaie - pour grossir le trésor de guerre - leurs illégitimes parures. Sous Louis XVI, les modes sont à "l'Autrichienne", les coiffures sont à "la paix". Mais la Révolution éclate et les femmes se parent à "la Romaine" s'habillent et même se déshabillent de peplums agrafés de camées. Sous prétexte de porter des tuniques antiques, les Parisiennes montrent la jambe droit toute nue, et font respirer l'air de la Seine à leurs seins éperdus. De romain, le goût devient égyptien. La campagne de Bonaparte crée mieux qu'une mode. Elle instaure un style qui va de l'architecture au peigne de cheveux, en passant par le mobilier. Le modèle achevé du style "campagne d'Egypte" se peut voir à Paris, dans la façade sur cour d'un hôtel, qui fut la dernière ambassade d'Allemagne.
Plus tard, la victoire va si vite, que la mode n'a pas le temps de suivre les aigles, devenues impériales: l'Europe est envahie et les femmes de Paris célèbrent cette invasion en imitant les costumes nationaux des pays conquis. Même, les coiffures militaires se risquent sur des têtes charmantes. Dans une fête de cour Napoléon aperçoit le bonnet de ses grenadiers sur une tête blonde et il prononce la condamnation de cette hardiesse:
- Je ne souffrirai pas la caricature d'une grande chose, même


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