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Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 7 (2 novembre 1916)

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Contes du "Tuyau"
La Fenêtre

Ponctuel, méthodique et correct, son buste maigre soigneusement boutonné dans son vêtement gris fer, sa courte barbe grise bien peignée le long de ses joues ? M. Beulle, comme dix heures sonnaient, entra dans son administration et gagna le vaste bureau qu'il occupait avec cinq autres employés.
Le père Soupe, vieil expéditionnaire indigent auquel M.Reulle, qui avait quelques rentes en dehors de son traitement, faisait parfois faire à bon compte les travaux qui l'ennuyaient, se précipita vers lui. Une émotion l'effarait.
- Monsieur Beulle!! Monsieur! Vous ignorez la nouvelle! Notre collègue, M. Marthel, est mort subitement hier soir!
Il continua donnant des détails: M.Marthel, en se mettant à table pour dîner, soudain s'était affaissé, une apoplexie. C'était une chose terrible.
M.Beulle avait d'abord tressailli, saisi d'un malaise égoïste à voir ainsi disparaître un homme de même âge que lui, mais il songea aussitôt que M. Marthel était congestionné, imprudent et intempérant à l'occasion, tandis que lui, de faible complexion suivait un régime strict. Maintenant il écoutait le père Soupe sans mot dire, en tâchant d'observer dans son attitude une juste mesure d'intérêt convenable et de dignité froide. M.Marthel avait été son ennemi.
Pendant onze ans, et jusqu'à la veille encore, tous deux avaient travaillé face à face, séparés seulement par la largeur de leurs tables adossées l'une à l'autre et au-dessus desquelles il y avait une fenêtre. C'était cette fenêtre qui avait entre eux créé la haine. M. Marthel voulait qu'elle soit ouverte. M.Beulle voulait qu'elle soit fermée. La lutte, où chacun des deux adversaires remportait alternativement des succès, avait passionné les bureaux. M.Beulle, froid et réservé, maniait l'insolence avec discernement. M.Marthel était impulsif et violent. Pendant ces onze années, ni l'un ni l'autre n'avaient voulu par amour-propre demander à changer de place et ils étaient restés en présence, s'exécrant de plus en plus, multipliant leur rancune par les mille incidents de leur vie quotidienne et s'efforçant si bien de se nuire qu'ils avaient mutuellement réussi à entraver leur avancement.
M.Beulle revoyait ces onze années de querelles et il éprouvait des sentiments singuliers en songeant que c'était fini. Mais ses collègues, survenus, discutaient l'évènement, tout en l'observant en dessous. Il prit une attitude hautaine, car il les méprisait tous et il alla s'asseoir à sa place.
Il jeta les yeux sur la place vide de M.Marthel. Ensuite il regarda la fenêtre. M.Beulle se dit que son adversaire n'était plus là pour l'ouvrir et soudain il éprouva un vide immense. Pendant trop longtemps il s'était disputé avec M.Marthel pour pouvoir supporter sans ennui la paix qui lui était imposée. Il comprit qu'un des grands intérêts de sa vie était aboli et il regretta son ennemi. Mais brusquement M.Beulle tressaillit, il songea que M.Marthel serait remplacé, qu'un nouvel employé viendrait en face de lui, qui peut-être désirerait que la fenêtre soit ouverte. M.Beulle eut un petit rire agressif et jeta un regard de défi vers la place vide où il voyait déjà un nouvel antagoniste.
Pendant les jours qui suivirent, M.Beulle malgré le calme qu'il affectait fut fébrile. Il se montra aussi désagréable qu'il put envers ses collègues et abreuva de mauvais procédés l'inoffensif père Soupe qui, craignant de perdre les travaux supplémentaires qu'il lui donnait à faire, et d'ailleurs pusillanime, tremblait devant lui. M.Beulle, à diverses reprises, parla de la fenêtre et de sa volonté qu'elle restât fermée. Il fit aussi quelques menaçantes allusions visant l'inconnu qui devait venir occuper la place en face de lui et qui saurait (M.Beulle l'espérait bien vivement) s'incliner devant les droits qu'avait méconnus M.Marthel.
Le nouvel employé vint un lundi. Ce matin là, M.Beulle prévenu franchit le seuil de son administration d'un pas plus raide encore que de coutume. Boutonné, correct et gourmé, mais avec un petit frémissement intérieur, il était prêt à la lutte. Tous ses collègues, il le savait, auraient les yeux sur lui. Son autorité et sa réputation étaient en jeu. Le jour était beau et chaud, mais il n'importait, la fenêtre resterait fermée, M.Beulle l'exigerait, son triomphe n'en serait que plus éclatant. Il n'avait qu'une crainte: c'est que le nouvel employé partageât ses goûts pour les pièces closes.
M.Beulle entra dans son bureau. Un silence solennel régnait. Il vit d'un coup d'oeil que la place en face de lui était occupée. Il eut un tressaillement profond, ses yeux brillèrent d'un feu rageur, ses lèvres se pincèrent. Le nouveau venu était précisément en train de tourner, d'une main énergique, l'espagnolette de la fenêtre qui était fermée et qu'il ouvrit toute grande.
De la colère et de la joie saisirent M.Beulle

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