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Retranscription du Tuyau, numéro 22, page 2 (9 décembre 1915)
parfait prisonnier de guerre ait plus de succès que celui dont je viens de parler. Si les esprits chagrins ont à leur manière résolu la question qui fait le titre même de mon article, rien ne prouve que cette solution soit la meilleure; d'autres ont sur ce même sujet des avis tout à fait différents, et ils ont pour eux l'autorité du plus grand nombre. Les prisonniers de guerre se trouvent donc examinés sous ce point de vue spécial, divisés en deux catégories différentes, faciles à reconnaître au premier examen à des signes extérieurs infaillibles. Il y a d'abord les prisonniers gais, pour lesquels la bonne humeur est un état de santé, et une sorte d'hygiène, puis les tristes, dont le passe-temps préféré est de broyer du noir et de distiller de l'ennui. Je n'ai pas l'intention de déchaîner un conflit entre ces deux catégories que j'imagine d'ailleurs également pacifiques, pourtant puisque l'occasion s'en présente, je me conforme à la tradition et je la saisis aux cheveux. La chose me tenait à coeur depuis longtemps, il faut que je dire à Messieurs les adversaires de la bonne humeur et de la gaieté quelques unes de leurs vérités. De même qu'il serait peu charitable à un homme bien fait de tourner en ridicule la bosse d'un bossu, il serait de mauvais goût que nous tenions grief aux grincheux d'être ce qu'ils sont. Après tout ce n'est pas leur faute, s'ils sont venus au monde avec une infirmité, et pour mon compte, je les aurais laissés s'aigrir en paix et n'aurais jamais songé à me préoccuper de leurs lamentations, si dans l'écho qui m'en est arrivé, je n'avais cru comprendre que nous étions en cause. Messieurs les mauvais coucheurs, trouvent en effet, et répètent à satiété, qu'il est mauvais et blâmable, que dans notre situation, nous cherchions à nous divertir; ils condamnent sans appel les organisateurs de spectacles, critiquent avec fiel toutes les initiatives prises pour lutter contre l'ennui et alléger le poids des heures. Ils s'agitent, se démènent et pérorent, mais comme ils manquent de franchise, au lieu d'afficher tout de suite une profession de foi, dans laquelle ils auraient franchement dit être des ennemis farouches de la gaieté, du rire et de la bonne humeur, et leur intention de vivre en ermites; ils se sont abrités derrière des boucliers où ils se sont crûs à l'abri. Ils ont empilé les uns sur les autres toute une collection de mots dont ils ne comprennent pas bien le sens, puis avec une ardeur d'apôtres, ils sont partis en croisade, au nom de la morale, des convenances et du savoir-vivre. Personne n'a été dupe de la manoeuvre, le bouclier était par trop transparent; les tartuffes démasqués ont battu en retraite, ont diminué l'intensité de leur propagande. Ils vient maintenant retranchés en leurs officines, du fond desquelles, ils continuent à débiter, à une rare clientèle, la démoralisation en tranches savamment préparées. Paralysons autant que nous le pouvons, la besogne malsaine de ces sinistres trouble-fête, remontons le moral de ceux qui faiblissent et qui leur offriraient des proies faciles, empêchons les de faire de nouvelles recrues et ils seront bientôt obligés de fermer boutique. Ils se réclamaient de la morale, des convenances, des bienséances, du savoir-vivre, ces mots ont un sens très élastique et une valeur bien souvent conventionnelle, ne leur disputons pas. Réclamons-nous seulement de la nature, de l'équilibre des facultés et de la santé mentale et physique. D'avoir mis un peu de soleil dans notre triste existence, d'avoir détourné les yeux des réalités si affligeantes pour nous créer une vie factice et artificielle, toute d'illusion et de rêve, personne, hormis ceux dont je viens de parler ne songera à nous faire reproche. Nos camarades qui mènent depuis un an, l'existence des tranchées et sur lesquels j'imagine nous pouvons prendre exemple, n'ont pas, eux non plus, renoncés à la bonne humeur. Aux heures de repos, à l'arrière, ils détendent leurs nerfs, ils font de la musique, du théâtre, il se retrempent dans le rire. N'allons pas plus loin chercher des conseils et des appréciations, la leçon vient d'assez haut pour que nous en tenions compte. Rions donc et divertissons-nous tant que nous aurons l'occasion, faisons naître des occasions nouvelles, les heures passeront plus vite et elles seront plus légères. Jules Monjour
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