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Retranscription du Tuyau, numéro 22, page 1 (9 décembre 1915)

Le N°10 Pfg 9 Décembre 1915 N°22

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers du Ier Camp.

Paraissant tous les jeudis

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque VI.A

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Devons-nous rire ou pleurer
A propos des fêtes prochaines.

Il y a des gens qui ont ici perdu tout sentiment des convenances...
Un grincheux.

Les esprits chagrins ont depuis longtemps résolu la question. Le "Mémento des convenances à l'usage du parfait prisonnier de guerre" établi sur les bases du petit guide de la civilité puérile et honnête a été dressé.
Il n'est malheureusement prêté qu'aux neurasthéniques, aux pessimistes et aux grincheux. Il m'a été impitoyablement refusé. Je le déplore! Faute d'un guide sûr, je suis condamné à vivre jusqu'à la fin de ma captivité, dans l'incohérence et le dérèglement, et comme somme toute je n'ai pas un mauvais naturel, cela m'afflige beaucoup. Pourtant dans la vie courante, et j'entends par là, la vie déjà lointaine, tantôt calme et tantôt agitée que je menais avant la guerre, je me flattais de posséder le sens des convenances. Sans avoir jamais étudié les sentences du catéchisme de l'homme bien élevé, il m'arrivait de me tenir à table tout aussi bien qu'un autre, je pouvais fort correctement me moucher en société, rompre mon pain, vider mon verre. Dans les circonstances solennelles, avec moins de grâce peut-être que les personnages de Watteau, mais sans trop de gaucherie quand même, je savais tirer une révérence, offrir un bras à une dame, baiser une belle main. Quand il m'arrivait de tomber dans un guet-apens et ne pouvoir me soustraire à une soirée ennuyeuse, j'avais une façon si ingénue de bailler en caressant ma barbe, que chacun n'en voyait rien et je restais correct et poli aux heures les plus critiques. Sans être trop infatué de ma propre personne, j'avais la présomption de me croire un garçon bien élevé, mon éducation me paraissait tout à fait suffisante pour parer aux éventualités de la vie normale. Tant qu'aux misérables codes de la bienséance, qui jaunissent et se fanent aux vitrines des libraires, ou vont s'échouer en honteuse compagnie au fond des caisses des bouquinistes, je me suis jamais apitoyé sur leur sort. Ils me semblaient ces petits bouquins, dignes de dédain qu'ils inspiraient et je m'étais toujours figuré, jusqu'à ces derniers temps, qu'ils étaient réservés à une unique clientèle, celle des courtisanes sorties du pavé, enrichies et repenties, qui venaient leur demander sur le tard, les moyens de se transformer en "femme comme il faut". Grâce au ciel il n'y a pas ici, que des pessimistes, des neurasthéniques et des grincheux, et je ne pense guère que le guide des convenances à l'usage de


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