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Retranscription du Tuyau, numéro 31, page 2 (24 février 1916)
paysan normand ne la doit pas toute entière à son esprit d'économie, et si on ne peut trop lui en vouloir de ne pas gaspiller l'argent, son
habileté à le gagner a par contre, déchaîné pas mal de jalousies et a peut-être plus que tout le reste, contribué à lui créer mauvaise presse.
En affaires en effet, le paysan normand est un partenaire avec lequel il faut compter, il n'est point, comme il dit homme à se laisser couper
l'herbe sous le pied, il est né malin, et il s'entend assez bien à rouler les autres, il sait admirablement se défendre de la réciprocité.
Aussi dans les imprécations courantes à son adresse "patte croche" "croquant" "cul terreux", faut-il moins voir des insultes que l'expression
de la mauvaise humeur et de la rancune des victimes de son habileté ou de sa ruse.
Sa prudence et sa méfiance proverbiales le mettent à l'abri des spéculations hasardeuses, et ce n'est pas en Normandie que les financiers
aux placements miraculeux, peuvent espérer recruter leurs dupes.
D'ailleurs même s'il lui arrive de se laisser prendre au piège, et d'être la victime à son tour, le normand fait vite voir, qu'il n'est pas de
tempérament à se laisser tondre dans hurler.
Il ne craint pas de s'égarer dans le monde de la chicane et de la procédure, la vieille devise "Dieu et mon droit" que leurs ancêtres gravaient
en proie de leurs embarcations est toujours présente à sa mémoire, et les juges peuvent être tranquilles, tant qu'il y aura des Normands sur terre,
ils sont assurés de ne point chômer.
Quand il a ou croit avoir le droit de son côté, le Normand devient en effet intraitable et rien ne peut l'arrêter, il dit "nous plaiderons",
comme quelqu'un sûr de sa force dirait "nous allons nous battre" et pour "gagner son procès" il mangerait jusqu'à son dernier sou.
L'humoriste qui a déclaré que la Normandie était le paradis des juges de paix, ne s'est pas trompé, si le bonheur pour ces magistrats est
en raison directe du nombre d'affaires qu'ils ont à juger.
De ses aïeux vagabonds et fiers qui ne savaient se plier à aucune discipline et n'acceptaient d'autre lois que celles qu'ils imposaient,
le Normand a conservé l'amour de l'indépendance, il se prête difficilement à la servitude et le plus pauvre valet de ferme sait comme il
dit "s'économiser" pour amasser quatre sous acheter quelques biens et devenir son maître.
"Un petit chez soi" vaut mieux que "un grand chez les autres" est un proverbe que chacun se répète souvent au pays normand.
En résumé, le Normand moderne ressemble assez peu à ses ancêtres, il n'a plus le goût des aventures ni des voyages, il manque d'audace et
est quelque peu routinier, par contre il aime son sol, est prudent, avisé et son esprit d'économie a fait la richesse et la prospérité de
sa province.
Sous quelle influence puissante, la race s'est-elle aussi profondément transformée et comment expliquer le paradoxe de cette évolution qui met
en défaut les plus élémentaires lois de l'hérédité?
Il ne faut pas aller chercher bien loin.
La terre normande seule est responsable.
Quel besoin a le Normand moderne de voyager, quel besoin a-t-il de battre les mers et d'aller chercher une hypothétique fortune dans des aventures périlleuses?
En quels pays, proches ou lointains, trouverait-il une terre plus hospitalière, plus fertile et plus riche que celle qu'il habite, ou
pourrait-il se créer une existence meilleure et plus facile?
Il est aisé de réponde à ces questions. La terre normande est généreuse, elle assure à ses fils, une vie calme, paisible et aisée, elle leur
demande peu d'efforts.
Ne point l'aimer ou la déserter serait une ingratitude.
La race n'a jamais pêché par ce vice-là.
J.Monjour
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