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Retranscription du Tuyau, numéro 31, page 6 (24 février 1916)
Chez nos alliés Visite d'un Zeppelin sur une petite ville russe derrière le front Russe
J'étais assis dans ma chambre d'hôtel, en train d'écrire une lettre. Soudain, j'entends la bonne qui, d'une voix larmoyante gémit "Le maudit! Que le diable l'emporte!" Je lui demande ce qu'il y a - C'est un signal, monsieur. L'électricité vient de s'éteindre deux fois. C'était déjà la même chose la dernière fois. - Garçon! crie d'une voix retentissante, celle d'un officier qui habite en face de chez moi, garçon pourquoi la lumière s'est-elle éteinte?" Lentement je soulève le lourd rideau qui ferme complètement ma fenêtre. Tous les réverbères qui, il y a un quart d'heure encore, étaient allumés sont maintenant éteints. Le dôme rond et blanc de la cathédrale, voisin de l'hôtel, apparaît dans l'obscurité comme une traînée de brouillard. Seul le reflet brillant de la neige permet de reconnaître les contours des toits et il me semble que, dans la crainte de je ne sais quel impérieux danger, ils se blottissent plus étroitement que de coutume les uns contre les autres. Je jette mon manteau sur mes épaules et descends en toute hâte. Dans l'obscurité insolite de la rue glissent devant moi deux silhouettes de femmes. "Par ici, Manilka, par ici!" Une petite voix féminine sort d'un corridor, et meurt soudain, comme si une main l'avait étouffée. Un peu plus loin, de la grande rue où se trouvent les principaux magasins de la ville, m'arrive le bruit grinçant de rideaux métalliques que l'on baisse. Un cocher de fiacre fouette sa bête qui ne veut pas avancer, comme pétrifiée d'épouvante. Finalement la voiture roule dans la direction du fleuve. Enfin les projecteurs commencent à jouer, enfin! Il y a des instants qui durent une éternité. Les faisceaux lumineux s'élèvent jusqu'au ciel, on dirait la guerre de comètes qui seraient tombées sur la terre. Ce sont des colonnes brillantes qui montent toutes droites dans le silence solennel. Elles fouillent le ciel entier, de l'Ouest à l'Est et du Nord au Sud, s'éloignent et s'approchent, projetant sur la neige des ombres blêmes. Près du parc municipal, là où, il y a un instant encore stationnaient les cochers, des camions automobiles courent, tout gémissants et grinçants, avec une vitesse étonnante pour leur poids. Ils ont éteint leurs phares et quitté leurs places réglementaires pour se disperser dans différentes directions. Il s'agit de tromper l'ennemi! Ils sortent de l'obscurité, un instant on voit passer leurs masses vacillantes, puis ils disparaissent à nouveau. Mais si l'oeil les perd de vue, l'oreille les suit longtemps. Car les lourds colosses ébranlent le sol, le bruit qu'ils font se même aux grincements des volets métalliques qui tombent, et répand la terreur aux alentours. Qu'est-ce donc qui met en mouvement la foule des projecteurs? Pourquoi sillonnent-ils et fouillent-ils le ciel? Pourquoi cette obscurité et ce bruit de ferraille secouée? Tout cela est bien incompréhensible et même dans une ville assiégée, sort vraiment de l'ordinaire. Presque tous les magasins sont maintenant fermés, seules les larges devantures des pharmacies demeurent éclairées et montrent leurs traditionnels locaux multicolores. Quelques soldats restent plantés devant elles et les contemplent paisiblement comme s'il n'y avait rien à craindre. Ah! Ils ne sont vraiment pas faciles à intimider. C'est qu'ils en ont tant vu! J'avance sur la chaussée quand soudain j'entends une détonation. Elle vient d'un des canons spéciaux qui dressés près de la ville, menacent le Zénith. Une détonation pareille au bruit que ferait un bouchon chassé du goulot d'une gigantesque bouteille. Puis immédiatement, par delà le fleuve, un shrapnell éclate en projetant autour de lui une poussière d'étincelles. Le Zeppelin approche... au loin, sur le front, les raquettes électriques se sont élevées vers le ciel. Leur lumière rouge fouille les hauteurs et donne aux nuages des teintes d'orage. Notre autre batterie qui est dissimulée sur cette rive-ci du fleuve entame aussitôt un dialogue avec le front. Comme lancées par la main d'un géant invisible, les raquettes montent dans la nuit noire
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