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Retranscription du Tuyau, numéro 32, page 1 (9 mars 1916)
Le N°10 Pf. 9 Mars 1916 N°32
LE TUYAU
Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.
Paraissant le Jeudi
Rédacteur en Chef: J.Monjour
Rédaction Administration Baraque VI.A
Image de chez nous : Une noce normande
Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieus loin, de Goderville, de Norinanville et de Cany. On avait invité les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps. De temps en temps, on entendait des coups de fouet, derrière la haie, bientôt la barrière s'ouvrait, c'était une carriole qui entrait. Galopant jusqu'à la première marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son monde qui sortait de tous côtés, en se frottant les genoux et en s'étirant les bras. Les dames en bonnet avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec des épingles, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là, la première paire de bottes de leur existence et l'on voyait à côté d'eux, ne soufflant mot, dans la robe blanche de la première communion, rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze à seize ans, leur cousine où leur soeur aînée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n'y avait pas assez de valets d'écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leurs positions sociales différentes, ils avaient des habits des redingotes, des vestes, des habits-vestes; bons habits, entourés de toute la considération d'une famille et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennités, redingotes à grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs, vestes de gros draps qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière, habits-vestes très courts ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même, en un seul bloc, par la hache d'un charpentier. Quelques uns encore (mais ceux-là bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petit plis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue. Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des têtes, on était rasé de près, quelques uns même qui s'étaient levés dès avant l'aube, n'ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez ou le long des mâchoires, des pelures d'épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu'avaient enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses, toutes ces grosses faces blanches épanouies (cette description qui date de 1856 est encore assez exacte). G.Flaubert
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