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Retranscription du Tuyau, numéro 34, page 2 (16 mars 1916)

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la chaumière effondrée attend les démolisseurs comme ces vieilles gens qui attendent la mort et les amoureux qui naguère se donnaient là des rendez-vous, n'ont plus qu'un tronçon de rue entre la maison de Berlioz et le "Lapin agile" pour s'y rencontrer le soir et publier en phrases laconiques, sur les murs et les palissades, qu'en cet endroit désert, ils connurent des joies brèves.
Les acacias et les lilas, à l'étroit dans leurs jardins, débordent dans les rues qu'ils tendent d'ombre bleue, le lierre coule le long des murs le soleil glisse, comme un sourire sur le visage clair des maisons.
Les maisons ont toutes leur charme: abris pèlerins qui semblent toujours dormir avec leurs volets clos, fermes branlantes, dont les mansardes sont festonnées de volubilis et jusqu'aux tristes panoramas qui baillent d'ennui, à pleine porte.
Elles peuvent sommeiller, le bonnet de travers, les vieilles maisons, aucun bruit ne les réveillera. Les vagues de tumulte qui roulent sur Paris ne déferlent jamais là-haut, que la capitale manifeste ou s'amuse, les femmes s'en iront à la fontaine du même pas tranquille. Si l'on entend un cri, c'est un marchand qui passe. On reconnaît la mère Mouton qui bêle en vendant son poisson, le marchand d'habits au cri mélancolique, et la mère la Lune à la voie éraillée dont le mari ténorise en proclamant sa marée.
A Montmartre, où l'attention repose sur quelques êtres, sur quelques toits, ces marchands sont familiers.
On sourit à Adèle, dont la baraque de planches reçoit des dineurs en habits, on salue le père Michaud, dernier cultivateur de la butte, on bavarde avec Frédéric, cabaretier du Lapin agile, qui est portier le matin, chansonnier le soir, artiste toujours. Parfois on rencontre encore quelques rapins-cheveux longs, feutre tourmentés, larges pantalons, mais cet uniforme d'opéra-comique ne se porte plus guère. Les artistes ont abandonné cette mode décriée, aux apprentis dentistes et calligraphes à gages, maintenant, peintres et écrivains font du sport et portent volontiers les prufees? de drap vert et la casquette grise de Yantre.
De la bohème de naguère, il ne reste plus que les Montmartroises, petites soeurs de Mulotte et de Mimi-Pinson. Modèles, amies d'artistes elles ont toutes ce charme particulier, cette élégance fantaisiste qui décèle la Montmartroise. Parfois Paris en fête en attire une et la retient. Ayant quitté sa famille, Louise, un soir quitte son amant. Mais qu'importe! Paris peut chanter sa joie et poser le soir, sur sa tête, son casque de clarté et peut incendier le ciel de toutes ses lumières. Montmartre la tranquille, la domine toujours. Montmartre se défend, il est perdu dans l'océan des pierres. La Butte, c'est la dernière escale d'où les nuages prennent la mer...
Et quand au crépuscule, le soleil disparaît c'est Montmartre qu'il dore de son baiser d'adieu. Montmartre lumineux qui se dresse comme le front pensif de Paris.
Roland Dorgelès

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