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Retranscription du Tuyau, numéro 34, page 1 (16 mars 1916)
Le N°10 Pfg 16 Mars 1916 N°34
LE TUYAU
Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.
Rédacteur en Chef: J.Monjour
Rédaction Administration Baraque 6.A
Parait le Jeudi
Image de Chez-Nous: Montmartre
Pour avoir traîné leur joie dans quelques cabarets de nuit, entre la place Blanche et la place Pigalle, pour avoir hanté le Moulin-Rouge et âtre allé parfois, jusqu'à exhorter leur cocher à pousser sa rosse fourbue jusqu'au Moulin de la galette, des gens croient connaître Montmartre et prétendent "avoir fait la noce sur la Butte". Ils se trompent. On ne fait pas noce à Montmartre et cette réputation de libertinage qu'on a faite à la butte est plus choquante que des grelots à la coiffe d'une paysanne. Montmartre, c'est une campagne accidentée où se sont retirés quelques artistes et quelques rentiers, c'est une petite ville de province dont les maisons sont espacées le long des rues comme les grains d'un rosaire, c'est une bourgade tranquille dont le seul tort fut de pousser près de Paris. Le vieux Montmartre ne s'aperçoit que trop qu'une grande ville est un redoutable voisin chaque année, les bâtisses blanches lui prennent une nouvelle rue, il voit l'ennemi qui s'avance sous ses boucliers de zinc, bardé d'échafaudages et il ne reste plus que les hauts escaliers, quelques rues escarpées, pour défendre la Butte contre la lèpre blanche des maisons neuves qui mange la verdure impitoyablement. On abat les arbres centenaires de la Feuillée Montmartre, on démolit la lieutenance en habit rouge brique, on rase le ? ou combreux place Jean Baptiste Say et la bourgade résignée attend maintenant, entre la rue Gabrielle, et la rue Caulincourt, que les bâtisseurs qui l'assiègent aient donné le dernier assaut. Dans dix ans, dans vingt ans peut-être, il ne restera plus rien de Montmartre qu'une basilique prétentieuse au milieu de maisons à boir-windows, on ne gardera de la Butte que de tristes photographies, ainsi qu'on range dans l'album les portraits identiques des parents disparus. Et sa mémoire même ne sera pas respectée, car on parlera de cette province paisible comme d'une petite évaporée qui faisait la fête. Cependant les Montmartrois savent combien elle est honnête, leur bonne Butte. Ses rues calmes, où les chaussées aux pavés raboteux font le gros dos, ont des noms charmants de Ville-Dame; rue Saint Rustique, rue des Saules, rue de l'abreuvoir, place du Calvaire, place du Tertre... Ce sont d'étranges rues, abruptes et tortueuses qui se faufilent entre les maisons lézardées, grimpent les côtes, dégringolent les escaliers, s'élargissent pour recevoir les baraques d'objets pieux, puis se font toutes minces, pour glisser entre les murailles moussues sans se salir. Rue Saint-Vincent, les murs épais malgré leurs contreforts, ont cédé sous la lente poussée de la terre, et la venelle, interdite aux passants, n'est plus qu'un enclos sauvage tout pépiant de la joie criarde des oiseaux. Au milieu, parmi les ruines
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