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Retranscription du Tuyau, numéro 40, page 6 (25 mai 1916)
Les petits côtés de l'Histoire Ne méprisons pas les priseurs
Ceux de nos camarades, qui, par désoeuvrement, se sont laissés aller à priser et qui en éprouvent quelque honte, oublient sans doute qu'en se barbouillant le nez de tabac ils font un geste qui fut jadis fort artistocratique. Au XVIIIe siècle, à l'époque exquisement raffinée des La Tour et des Fragonard, des "petites maisons" et des boudoirs "rococo", en un temps où la société, facile sur le chapitre des moeurs, était moins traitable sur celui des manières, des princes n'hésitaient pas à se procurer, grâce à une pincée de tabac opportunément glissée dans la narine, l'éternuement salutaire qui dégage le cerveau et donne le branle à la pensée. Frédéric II prisait. On n'ignore pas que sa tabatière passa par la suite entre les mains de Napoléon Ier et que le destin railleur donna pour héritier au Roi-Philosophe l'ennemi des "Idiologues". On prisait aussi à la cour de Louis XV. Ce fut même une des grandes dames de l'époque, la duchesse de Chartres, fille du prince de Conti, et parente du Roi, qui vers le milieu du XVIIIe siècle, mit à la mode le bureau de tabac maintenant célèbre de la Civette. L'anecdote intéressera les Parisiens. Je l'extrais des "Mémoires" de Casanova. L'italien Casanova, de libertine mémoire, après avoir couru les aventures dans son pays natal, se décidé en 1750 à venir à Paris, où il était appelé par le fils de Silvia, l'actrice gracieuse qui créa la plupart des pièces de Marivaux. Or un beau jour, sortant du Palais Royal avec un ami qu'il venait de s'y faire, il ne fut pas peu surpris de voir un grand nombre de personnes attroupées devant une boutique à l'enseigne de la Civette. Je lui laisse la parole. "-Qu'est ce que cela?" dis-je "-C'est pour le coup que vous allez rire, me répondit mon interlocuteur. Toutes ces bonnes gens attendent leur tour de faire remplir leur tabatière. - Est(ce qu'il n'y a point d'autre marchand de tabac? - On en vend partout, mais depuis trois semaines on ne veut que du tabac de la Civette. - Est-il meilleur là qu'autre part? - Il est peut-être moins bon; mais depuis que la duchesse de Chartres l'a mis à la Mode, on n'en veut point d'autre. - Mais comment a-t-ell fait pour le mettre à la mode? - En y faisant arrêter son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boîte, et en disant publiquement à la jeune personne qui la lui remettait que son tabac était le meilleur de Paris. Les badauds, qui ne manquent jamais de s'attrouper à la portière d'un prince, l'eussent-ils vu cent fois, ou le sussent-ils aussi laid qu'un singe, répétèrent dans la ville les paroles de la duchesse et c'en fut assez pour faire courir tous les priseurs de la capitale. Cette femme fera fortune, car elle vend pour plus de cent écus de tabac par jour. - La duchesse ne se doute pas du bien qu'elle lui a fait? - Au contraire, car c'est de sa part un ruse de guerre. La duchesse, s'intéressant à cette jeune femme nouvellement mariée et voulant lui faire du bien d'une manière délicate, s'est avisée de cet expédient, qui lui a parfaitement réussi." Mem. de Casanova (Ed. Garn. tII p.304.305) C'est donc en vendant du tabac à priser à une princesse qui ne rougissait pas de leur en acheter publiquement que les propriétaires de la Civette commencèrent leur fortune. Aussi que nos camarades continuent à priser! Ils sont dans la tradition des grands siècles. Et d'ailleurs est-il rien de plus français que la Chanson que nous avons tous fredonnée dans notre enfance. J'ai du bon tabac dans la tabatière?
Encore la question de l'heure
Nous recevons la lettre suivante:
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