Retranscription du Tuyau, numéro 41, page 3 (8 juin 1916)

Voir la page originale du journal ici

séparation

Le Savoyard (1)

Jeté par le hasard ou l'adverse fortune
Sur les routes du monde, ainsi qu'un exilé,
Il va le droit chemin, mais parfois l'œil voilé
D'une ombre de tristesse, exempte de rancune.

Son regard, lentement, lorsque descend la brume
S'attache à l'horizon, à l'azur étoilé;
Dans la foule bruyante, il se trouve esseulé
Car un autre horizon tendrement l'importune

Son cœur bat le rappel des souvenirs troublants:
Sa chaumières, là-bas, sa mère aux cheveux blancs,
Le torrent qui bondit, le glacier qui chatoie!..

Dans cette heure bénie où le présent a fui,
L'espérance en son âme a soudainement lui
Le passé qui renaît lui jette un nom: Savoie!

Emile Lanier

(1)Sonnet extrait des "Battements d'ailes et Envolées Poétiques" qui devaient paraître en Août 1914…
E.L.à Vert-le-Petit (S et O)

séparation

Echos

savoie

La cloche prophétique

Nay, dans les basses-Pyrénées, était avant la guerre une petite ville aimable qui menait au pied même de la montagne, sur les bords verdoyants du gave de Pau, une existence laborieuse et paisible. Bien qu'elle eût sur sa grande place des maisons à arcades tout comme une capitale, elle ne comptait guère plus de quatre mille habitants. Mais ses fabriques de lainage, d'où sortaient les bérets qui dont la gloire du pays, la rendaient animée et vivante. Et puis les automobiles, qui emmenaient les touristes vers de Pic du Midi de Bigorre, passaient en trompettant par ses rues et y répandaient la gaîté de leurs trois notes claires. Et enfin c'était le Midi, le pays lumineux et ensoleillé où la joie de vivre qui gagne tous les cœurs s'exhale naturellement en gestes excessifs et en innocentes galipades. Nay était heureuse.

La guerre vint, Nay vit partir ses enfants. Quelques-uns d'entre eux avec le 18è connurent les dures journées de Belgique Il y eut des blessés, des prisonniers, des morts. La petite ville s'assombrit. Finis les gais propos, le rire et les chansons. On se replia sur soi-même. Nay, jadis si exubérante, comprit la beauté du silence et la douceur du recueillement. Intensément elle vécut avec les absents, partageant en pensée leurs privations et leurs souffrances.

Il y avait plus de vingt mois déjà que la guerre durait. Or un beau jour – c'était pendant la semaine de Pâques, et les cloches revenues de Rome tintaient à tous les clochers de la vallée – une merveilleuse nouvelle, circula de maison en maison et fit en un clin d'œil le tour de la petite ville. La paix était proche, la pais allait être signée, dans trois mois au plus tard elle serait faite! On n'en voulut d'abord point croire ses oreilles, puis il fallut bien se rendre à l'évidence. Un prodige avait eu lieu qui révélait de façon manifeste les secrets de l'avenir et les desseins de la Toute Puissance. La cloche de l'église de Nay venait de tomber sur le sol d'une hauteur de 45m sans se fêler! Or, les anciens du pays, consultant leurs souvenirs, s'étaient rappelé que trois mois avant la fin de la guerre de Crimée, que trois mois avant la fin de la guerre de 1870, le même miracle avait eu lieu. L'avertissement était donc clair.

Et voilà pourquoi maintenant les femmes de Nay comptent les jours.

Est-ce sagesse, ou folie, je t'en laisse juge, lecteur, ô toi qui, derrière tes fils barbelés, médites silencieusement depuis des mois sur la vérité des espérances humaines.

Nos bons amis du Groupe Amical récréatif du Camp III (G.A.R.) nous annoncent pour dimanche prochain 11 (fête de Pentecôte) l'organisation d'une matinée de gala. Au programme "La Poire" l'amusant Vaudeville en 3 actes de Louis Artus. Nous ne doutons pas qu'un gros succès ne vienne récompenser les efforts de nos camarades.