Retranscription du Tuyau, numéro 8, page 9 (2 septembre 1915)

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en campagne. Il se croyait presque guérit. Il s'imaginait rentrer bientôt en France... Il berçait ses beaux rêves dans l'attente de nouvelles, quand un jour la grande faucheuse le frappa.
On l'enterrait trois jours après, vers 4 heures, dans l'après-midi.
Puis la cérémonie passée, la vie d'hôpital, calme, reprit son cours. Ce même jour, à 6 heures du soir, un interofficier m'apporta un courrier dans lequel se trouvaient des lettres à l'adresse de nos camarades. J'étais chargé de les distribuer, en qualité d'interprète.
Il y a avait peu de correspondances. Pourtant, coïncidence curieuse, parmi ces missives, j'en avais une pour notre camarade décédé, inhumé avant l'arrivée du courrier. Que faire? Ouvrir cette lettre; en avais-je le droit? Quant à la retournée, je n'osais.... Je la tenais entre mes doigts, lorqu'un corps dur, un carton sans doute, qui se trouvait à l'intérieur, poussa ma curiosité et j'ouvris l'enveloppe... Ce carton était la photographie de deux jolis enfants - de deux orphelins maintenant-, l'en-tête de la lettre s'ornait de fleurs séchées... et la lettre était celle d'une épouse heureuse de savoir son mari bien soigné à l'abri de la mitraille. C'était aussi une lettre d'amour...
J'eus de la peine à en terminer la lecture. J'étais fortement ému. Ce soir là, je dormis mal, dans les circonstances où elle arrivait, cette lettre me bouleversait, la mort de mon camarade, elle, m'avait surpris. Ah! si j'avais pu seulement déposer ce pieux souvenir dans le cercueil encore entr'ouverts!
Mais que faire à présent, il fallait agir quand au sort de cette lettre. Avec l'interofficier il fut décidé de la brûler.
Au moins la pauvre veuve eu la douce illusion de croire que son mari avant de mourir, s'était consolé en portant à ses lèvres brûlantes la photographie de ses chers enfants et la lettre de sa bien-aimée...
Et d'avoir accompli cela, je n'ai aucun remords.
J.Pairault séparation

La Mode

L'été semble déjà toucher à sa fin, les belles journées se font de plus en plus rares, souvent une pluie persistante ou une petite bise aigue nous avertissent que l'automne se fait proche.
Aussi les tenues légères qui avaient été créées pour les chaleurs retournent-elles dans les caisses et commencent-elles à faire place aux vêtements de demi-saison. Il est temps d'indiquer quelle va être selon nous la Mode de l'Automne et de signaler les tous derniers modèles des Maîtres de la Coupe. Vu la râreté de l'élément féminin dans la colonie française de Quedlinburg (tout au plus nos camarades du 4e Camp ont-ils des femmmes parmi eux un Dimanche sur deux) nous passerons sous silence la Mode Féminine.
Le caractère le plus frappant de l'évolution de la Mode Masculine depuis un an est la vague décroissante du pantalon rouge. Adopté par presque tous en septembre dernier, nous n'en voyons plus maintenant qu'un nmbre beaucoup plus restreint et beaucoup des élégants du camp semblent l'avoir abandonné. La capote bleue se maintient plus. Quand aux vareuses en drap de capote, elles n'auront sans doute plus cette saison le succès de l'an passé, maisse verront néanmoins encore. Au contraire, le bleu horizon dont nous avions déjà vu quelques modèles au printemps vu être de plus en plus adopté. C'est au reste, une jolie couleur fort seyante, un peu salissante toutefois et qui passe facilement au gris. Le kaki très apprécié surtout pour l'été se verra encore plusieurs mois.
Depuis avril dernier les vêtements dits "civils" ont beaucoup diminué, à la suite du départ d'une catégorie de prisonniers qui les avaient exclusivement adoptés. Il était jusque là de bon goût, pour égayer sans doute ce que ces vêtements avaient d'un peu sombre, d'orner les manches de deux brassards blancs. Cela ne se fait plus du tout, la mode veut maintenant un passepoil jaune aux manches et aux coutures des pantalons, ce qui est d'un très heureux effet.
Signalons pour terminer, parmi de nombreuses élégances, les nouveaux modèles les plus remarqués.
L'adjudant Paul C... nous a révélé récemment une superbe tenue bleue horizon, qui a fait sensation dans le camp. Il a adopté la forme "vareuse" qui sied à sa carrure d'homme rompu aux exercices physiques mais un peu alourdi par la captivité, la culotte courte est très large du haut comme une culotte de cheval, elle est réhaussée d'une très mince ganse noire, molletières de même couleur que le vêtement comme coiffure: sur le côté du crâne un calot, bleu horizon aussi, avec un léger galon d'or, découvre une partie de son élégante calvitie. C'est une création du Maître Depretz! De chez Depretz également la tunique kaki d'ailleurs très sobre et très distinguée que porte Mr Henri S...
Je ne puis non plus passer sous silence le négligé du caporal charpentier Roger Q... blouse marron, culotte courte bleu très pâle, arrêtée deux centimètres au-dessus des chaussures pour laisser voir les chaussettes qui tirebouchonnent. Coiffé négligemment d'un calot suremonté d'une petite plume, il revient du travail nonchalant et souillé de poussière. Il semble quelque jeune page dans la débine.