Retranscription du Tuyau, numéro 9, page 1 (9 septembre 1915)

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Le N°10 Pf. - 9 septembre 1915. N°9

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque 6.A

séparation

Une promenade à Quedlinburg (fin)

Le dentiste est un praticien habile, sobre de paroles superflues, il nous retient peu et Saussier le quitte satisfait de ses bon offices. Nous obtenons de rentrer par le chemin de écoliers. Nous passons alors devant la poste, importante construction moderne. Devant une affiche aux couleurs allemandes une foule de soldats et de très jeunes gens stationne. Nous nous approchons un peu, une ligne en gros caractères gothiques se détache, je peux lire alors le communiqué officiel du Grand Etat Major: "Brest-Litowsk ist gefallen". Nous entrons dans la Polkenstrasse, toujours des drapeaux, des blacons fleuris! Il y a dans cette rue un grand nombre de magasins et de boutiques. Je remarque un Café-Restaurant Kokenzollern! Beaucoup de soldats circulent, peu de civils! De temps à autre un coin de rideau se soulève discrètement derrière une fenêtre, une ou deux têtes de femmes apparaissent collées aux vitres, visages tristes de veuves et d'orphelins! A un des angles de la Mathildenbrunen, un jeune étudiant casquette orange flirte avec une plantureuse blonde. Ils nous observent en riant, en gens heureux pour qui l'heure est belle! Saussier trouve le spectacle malsain pour des prisonniers et nous nous rapprochons des boutiques. L'extra-blatt fameux à la main, un gamin est figé de convoitise devant les glaces d'un marchand de jouets. C'est un signe des temps, derrière la vitrine il y a tout un attirail guerrier à l'usage des Lilliputiens, des sabres de bois, des canons à air comprimé! Dans des boîtes noir, blanc, rouge, des soldats de plomb aux couleurs vives s'alignent en ordre de bataille. Un jeu de quilles géantes est là dans un coin, mais ces quilles font elles aussi penser aux heures que nous vivons, elles sont sculptées et peintes, elles représentent caricaturées les têtes belliqueuses des ennemis. Il y a là des français, des Russes, des Italiens et des Anglais, ces derniers rouges comme des écrevisses.
De la Polkenstrasse nous distinguons nettement l'église St Nicolas et malgré le plaisir que j'y trouverais, je ne peux décemment demander à notre guide de nous la faire visiter. je me contente d'une nouvelle légende, que Saussier dont la mémoire est fidèle et l'érudition récente, veux bien me conter: "Deux porchers gardaient leurs troupeaux sur les bords du petit ruisseau, entre Ditfurt et Quedlinburg. En fouillant le sol, un pourceau déterra un jour une grande chaudière pleine d'or. Cet or fut employé à bâtir l'église St Nicolas. C'est en mémoire de cette trouvaille que l'on sculpta sur les tours de l'église deux porchers avec leurs chiens. Le trésor était si considérable que, pour le transporter on dût se servir d'un petit âne qui fit plusieurs voyages. Le squelette de cet âne fut longtemps conservé dans l'église.
En causant nous avons traversé la Steinweg, admiré au passage de fort jolies et anciennes maisons, avec des inscriptions allemandes et latines. Dans la Breitestrasse nous nous sommes arrêtés une seconde devant le restaurant "A la Rose", très beau spéciment du style bas-saxon vers 1614 déparé par une restauration maladroite. Mais nous hâtons le pas, je note dans Schmalstrasse quelques maisons Renaissance et par la Brechtstrasse nous gagnons l'avenue des Tilleuls qui joint la route du Camp.