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Retranscription du Tuyau, numéro 1, page 4 (13 juillet 1916)
Variétés Paris en Mai 1916
Le visage de Paris reflète à nouveau son âme. Souvent en temps de paix les Parisiens se plaignaient que les légions d'étrangers qui submergeaient Paris altérassent la physionomie de leur ville. Ce n'était qu'une façon de parler: car en réalité la trace qu'un étranger laisser derrière lui est aussi fugitive que celle d'un vaisseau sur la mer. Voir Paris, c'est connaître les sentiments de la France. La France est-elle triste, vous pouvez lire le deuil dans les yeux de sa métropole. Est-elle joyeuse, la voix de Paris ne vous entretient que de récits joyeux. Si le pays est énervé, Paris traduit cet énervement par la nervosité de son geste. Quand vint la guerre, Paris si ardent, si heureux de vivre, devint en une nuit un grave combattant. La ville de lumière éteignit résolument ses flambeaux et revêtit des vêtements monacaux. La tradition permet à Paris de conserver sa gaieté même aux minutes graves de son histoire. Quand la vilaine année 1832 flagella le peuple français de son fouet brûlant (1), Paris resta fidèle à ses habitudes. Les bals ne fermèrent pas leurs portes, et la société de l'époque ne crut pas nécessaire de renoncer sous l'empire de la crainte ou de la tristesse à ses chers divertissements. En 1870 tous les théâtres parisiens jouaient, et ils firent des affaires brillantes. Même pendant le siège, les Parisiens allaient au théâtre. La Commune ne changea rien à leurs agissements. Abel Hermant raconte que le jour où les Versaillais entrèrent à Paris, le Gymnase fit une si belle reçette que maintenant encore des directeurs grognons rappellent cette soirée aux auteurs dont les pièces échouent. Mais en 1914, Paris ne voulut pas suivre la tradition! La guerre peseait d'un poids trop lourd sur l'âme du peuple. La lutte demandait qu'on lui consacrât tout: nerfs, forces, instincts. Dès le commencement de la guerre, le peuple français eut conscience qu'il était à une heure décisive de son histoire. Toute distraction lui eût paru un crime et une trahison. On voulait être avec les combattants, mourir de leur mort ou guérir leurs blessures. La France ne connut plus d'autre chant que la Marseillaise, d'autres acteurs que les soldats, d'autre joie que la bataille. Restaurants et cafés fermèrent à 9 heures. Les théâtres ne jouaient plus: il n'y eut plus d'expositions, plus de Mode. Paris était devenu un ascète. Puis peu à peu on se persuada que la guerre serait longue. Des nerfs tendus, un enthousiasme ardent sont une arme précieuse dans un combat de courte durée. Mais un long effort demande le calme de l'esprit et une patience résolue. Paris, miroir de l'âme française, refléta bientôt les sentiments nouveaux du pays. Lorsque l'année 1915 commença, on se dit qu'une sévérité ascétique serait à la longue intolérable. Le bourgeois retourna à ses occupations, le travail reprit une vie nouvelle. D'autre part on pensa que les officiers et les soldats qui, après de durs combats venaient en permission, avaient besoin de se détendre et qu'avec leurs blessures, il fallait soigner aussi leurs nerfs. Aussi décidé-t-on d'abord de ne fermer les restaurants qu'à 11 heures, puis quelques théâtres recommencèrent à jouer, et après une interruption de plusieurs mois, on peut à nouveau retrouver à Montmartre de la belle humeur et des rires. Ce fut surtout en Mai et en Septembre quand d'Artois et de Champagne arriva la nouvelle de succès partiels, que la joie fut à son comble. Mais elle dura peu: bientôt on vit que l'heure de la Grande Revanche n'était pas encore venue. A nouveau il fallut attendre, rassembler son courage, ménager sa colère et ses forces. Paris fit l'impression d'un homme qui a eu un gros chagrin mais qui pourtant est assez résistant pour le supporter. Elle dirigea toute son attention, toute son énergie vers le grand but devant lequel l'avenir étendait encore un voile impénétrable. De cette attente naquit un Paris nouveau. Le Paris de la fin de 1915 eut des allures graves, presque solennelles. Son pouls battit plus lentement. La ville sous l'influence de la guerre était devenue vide et silencieuse. Que l'on aille se promener dans l'après-midi sur les boulevards, on se croira encore au petit jour. La grande ville semble avoir les yeux gros de sommeil. Peu d'animation dans les rues. Les autobus, cette caractéristique bruyante de la chaussée parisienne, ont disparu. Aujourd'hui une femme de quatre-vingt ans, appuyée sur sa canne peut traverser sans danger à Midi la place de l'Opéra. Les petite cafés, si nombreux à Paris, paraissent par cela même qu'ils sont vides, être devenus plus spacieux. A l'heure du dîner ils retrouvent quelque vie, mais ce n'est plus celle de jadis. Ce qui leur manque, c'est leur clientèle d'étrangers aux bourses modestes. Les brasseries d'étudiants du Quartier latin dont l'animation bruyante donnait parfois sur les nerfs aux visiteurs de passage, sont peu fréquentés, et ont pris des allures presque cérémonieuses. Ici et là, à des tables isolées, des femmes dont assises, silencieuses, quelques étudiants, devant un bock sont plongés dans la lecture des journaux. Les restaurants pour artistes de Montparnasse, où la pauvreté bariolée, joyeuse et insouciante avait établi ses quartiers, sont les uns vides, les autres fermés. Les grands magasins et les grands hôtels sentent douloureusement l'inutilité de leurs vastes locaux. Dans les Champs Elysées et les belles avenues qui conduisent à (1) La métaphore, que j'ai traduite exactement, a en français quelque chose d'insolite et d'un peu choquant.
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