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Retranscription du Tuyau, numéro 1, page 5 (13 juillet 1916)
la Place de l'Etoile des édifices construits en manière de palais étalent aux yeux de grands écriteaux avec la mention: "Maisons à louer". Ce Paris, au silence solennel, est d'une indicible beauté. La vie du passé importun s'y dissimule pudiquement, tout porte la noble marque de la souffrance, gestes contenus, sourires contraints, fronts soucieux, tout révèle l'émotion qui étreint à cette heure l'âme de la belle ville. Les voiles des veuves et des mères soufflent au vent et parlent un langage qui va au coeur. Oui c'est bien là la seule, l'unique préoccupation de Paris, le centre de toutes ses pensées: la terrible guerre et tout ce qu'elle a enlevé! J'ai visité un des cabarets maintenant très rares de Montmartre. Si l'on veut savoir ce qui émeut Paris, c'est là plus que partout ailleurs qu'il faut aller l'apprendre. Là le conférencier avec souplesse effleure sur un ton de léger badinage des questions parfois profondes, et le chansonnier aux rimes mordantes traîne sous le feu de la rampe les événements graves de l'actualité. Ce jour là, on y faisait grande débauche de satire politique, on raillait sans ménagements, ministres, députés, chambre, bref toute la vie publique. On ne concevrait pas sans cela un cabaret. Les fautes de l'Entente dans les Balkans y furent stigmatisées, ainsi que le "désintéressement" des neutres et avant tout les abus de la Censure. D'ailleurs le programme se tint toujours dans les limites de la bienséance. Un esprit de bon aloi y alternait avec ce lyrisme vulgaire qui plaît tant au public parisien. Soudain le "pathos" patriotique fit irruption dans le concert, avec un hymne de la France à ses braves fils en campagne, avec un chant de victoire; et comme instantanément l'atmosphère de légereté qui emplissait la salle en fut dissipée. Un enthousiasme sans pareil au milieu des acclamations et des sanglots. Oui les Parisiens aiment leur patrie. De simples phrases ne produiraient pas de telles manifestations. Il y a là un sentiment vrai, une émotion sincère. Quand arrivèrent les journées de Verdun, le silence se fit plus profond encore dans le silencieux Paris. Tous les permissionnaires avaient dû en grande hâte regagner le front. Il n'y avait plus qu'aux heures, où paraissaient les communiqués, que les Boulevards retrouvaient quelque vue. Car, malgré tout, on voulait savoir ce qui se passait à la frontière. Mais même les bonnes nouvelles qui arrivaient de Verdun ne causaient plus qu'une demi-joie. Il pleuvait. Du brouillard, une humidité froide couvraient Paris. Puis un beau jour le printemps fit son apparition, en mai, un authentique printemps parisien. Alors, sur la place du Caroussel, un vieillard se mit à émietter du pain et à le distribuer aux pigeons. Et Mai fut plus fort que Verdun. Chez Rampelonaize, comme autrefois, entre cinq et six, un public élégant se donne rendez-vous. L'Amérique a envoyé ces temps derniers de nombreux visiteurs, des Brésiliens pour la plupart et quelques Mexicains. Ils ont besoin de distractions et pensent que Paris est resté, en dépit des événements, la ville de plaisir qu'il était jadis. Sous les arcades de la rue Rivoli des notables tunisiens et marocains se promènent à pas comptés, s'arrêtent devant les devantures des magasins et admirent les trésors qui s'offrent à l'acheteur. Lorsque la Serbie envoya à Paris son prince héritier quand les ministres alliés de Rome et de Londres se rencontrèrent sur les bords de la Seine, une foule joyeuse salua leur arrivée. Alors la vie parisienne parut avoir repris son cours normal. Je dis "parut" car pour en juger autrement il faudrait n'avoir jamais connu Paris en temps de paix. Les grands magasins de Mode, qui au début de la guerre avaient établi des tarifs spéciaux et réduit de moitié les salaires de leurs ouvriers, sont de nouveaux bien achalandés. A vrai dire, le mérite n'en revient que pour une très faible part aux Parisiennes elles-mêmes. Ce sont les Américaines qui soutiennent la Mode parisienne. Des commandes gigantesques arrivent. Les coupeurs ont demandé une augmentation de salaire et tenu une réunion. Lorsqu'il s'agit de nommer le président du meeting une voix sortit de la foule et cria: "Le Censeur! le Censeur!" C'est lui en effet à l'heure actuelle, le grand maître de la Corporation du Ciseau. Les Joailliers font des affaires brillantes. Bien des gens préfèrent au papier des valeurs des placements plus solides, d'autres ont l'occasion de faire des cadeaux de prix. Et l'on oublie que les brillants ne détachent pas de coupons. Les marchands d'antiquités filent des jours heureux. Les faux les plus extravagants quittent leurs magasins pour des sommes fabuleuses et vont emplir la demeure des traitants enrichis. C'est même la seule chose qui dans la France d'aujourd'hui rappelle la France d'autrefois et son beau Paris. D'après un article de S.Litowzew paru dans le Russkow Show" et reproduit par le Berliner Tageblatt du 25 mai 1916 (Ed. du soir)
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