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Retranscription du Tuyau, numéro 1, page 3 (13 juillet 1916)

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ont fait place à la belle campagne dont les douces ondulations reposent l'esprit. Le paysage est coupé par une grande route jalonnée d'arbres qui étendent leurs ombres parallèles sur le gazon avoisinant. Petit-Couronne puis Grand-Couronne se distinguent en groupements bordés de villas toutes neuves très disparates et clairsemées égayant les frondaisons sombres de la forêt de Roumane qui couvre les crêtes. Les collines se rapprochent du fleuve, et la forêt, entre-coupée d'abord de zones cultivées pour devenir uniforme au loin, s'ondule sur les versants où apparaissent comme un trait de craie quelques routes qui les gravissent. De vieilles ruines bien blanches et quelques vestiges d'une grosse tour se distinguent nettement, des taches foncées au sommet des vieux pans de murs indiquent que les oiseaux ont choisi cette solitude pour faire leurs nids, c'est tout ce qui reste du Château de Robert le Diable. La légende nous représente ce seigneur sous les formes d'un brigand dévalisant les monastères avoisinants, violant, torturant sans merci. Le diable aurait mis fin à ces cruautés en emmenant aux enfers le misérable seigneur. Nous loin de là à l'orée de la forêt de la Londe se devine le monument élevé à la mémoire des combattants de 1870 témoignant des rudes combats qui se sont livrés dans la région de Moulineaux. Quelques riches habitations noyées complètement dans la verdure sont juchées un peu partout, cherchant à dominer davantage la belle vallée de Seine et les collines boisées de l'autre rive. Au ras du fleuve des routes faites de descentes et de montées successives serpentent au milieu des petits vergers, disparaissant dans un groupe de maisons pour mieux réapparaître aussitôt. Des canots automobiles et quelques barques qui nous croisent, des pêcheurs esseulés sur les rives agrémentent heureusement l'ensemble. Au loin, sur l'eau, la sirène stridente d'un gros navire semble nous crier gare, l'énorme masse grise toute gorgée de marchandises apparaît, le grognement du monstre se fait entendre, vomissant des nuages de fumée, il passe en droite ligne et nous bouscule, fier, majestueux, rappelant ainsi qu'il règne en roi sur cette Seine qui se prête si bien à la navigation. Le versant boisé se rapproche et surplombe le fleuve de ses falaises abruptes. Des cavernes creusées dans le calcaire abritent des pêcheurs et leurs engins: Voici La Bouille. A voir circuler les toilettes élégantes au milieu des autos et cyclistes on croirait se trouver dans un faubourg de Rouen. Dans de petites auberges champêtres ou en plein air les citadins devisent joyeusement en savourant le cidre mousseux. Tout redevient plus calme, l'imposante forêt étale à nouveau son grand manteau de verdure sur les collines qui se succèdent. Un vieux château bien conservé se distingue à gauche, c'est le château de la Dame au Corset-rouge. La légende nous reporte au temps des croisades. Le seigneur parti pour l'une de ces expéditions lointaines et confiant en la fidélité de sa compagne l'avait abandonnée dans ce logis. Le Corset rouge servit de signal au chatelain de l'autre rive qui traversa le fleuve à la nage pour la rejoindre. Alors qu'il était complètement oublié, le seigneur "croisé" réapparut et se vengea cruellement. La légende veut que depuis ce jour à certaines heures le Corset-Rouge se montra sous les murs du chateau. A droite la plaine ondulée filtre à travers d'épaisses haies puis des falaises déchiquetées aux formes et coloris superbes obligent la route à des détours, certains blocs détachés autrefois et restés curieusement penchés au-dessus du chemin semblent menacer les touristes audacieux qui s'aventurent près de ces pics. De petites boutiques creusées dans la colline se révèlent seulement par une devanture vitrée, noyée dans le roc, des maisonnettes s'abritent au pied des pentes rapides, des promeneurs nombreux sur le blanc ruban qui se rapproche du fleuve nous indiquent l'approche d'une agglomération, nous arrivons à Duclair. La route s'accolle au fleuve tandis que la petite place unie et poudreuse se perd en montant vers la ville. Les passeurs chargent continuellement voitures et promeneurs sur le bac, sans pouvoir tout prendre, puisant toute la vie ici, donnant la liberté sur l'autre rive où chacun se disperse au milieu des bois comme une envolée d'oiseaux.
(A Suivre)
André Guettier


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