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Retranscription du Tuyau, numéro 11, page 5 (15 mars 1917)

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ils avaient passé par bien des épreuves, mais le pain de munition que je leur offrais, fut, je crois, le spectre terrible qui les détermina à cette suprême démarche!"
Et Goethe conclut, amusé "Pain blanc, pain noir, c'est là vraiment le cri de guerre des Français et des Allemands."
Au reste il faut dire que dès cette époque la répugnance des Français, des émigrés surtout, à l'égard du pain noir n'était pas sans agacer les Allemands. J'en vois la preuve dans un autre passage de la "Campagne de France"
C'était en Novembre 1792. L'armée des Impériaux, après la retraite de Champagne, avait repassé la frontière. Les émigrés l'avaient suivie, renonçant à l'espoir de sauver la monarchie de Louis XVI. Et ils emplissaient de leur morgue les petites villes des bords du Rhin où on leur faisait d'ailleurs un accueil assez tiède.
Or un beau jour, étant à Duisberg, Goethe déjeunit à l'auberge, quand au milieu du repas un joli jeune homme entra dans la salle commune. Il était simple d'allures, simple de mise, et de toute évidence voyageait à pied. "Sans mot dire, raconte Goethe, il s'assit à côté de moi, et après avoir demandé qu'on lui servit à dîner, il mangea tranquillement tout ce qui lui fut apporté et présenté. Une fois sorti de table, j'allai trouver l'hôte qui me dit à l'oreille: "Voilà un repas que ne coûtera pas cher à votre voisin" Je ne compris rien à ce propos. Mais le jeune homme s'étant approché et ayant demandé ce qu'il devait, l'aubergiste après un regard furtif jeté sur la table, répondit "Un mark". L'étranger parut surpris, il dit qu'il y avait certainement une erreur, car outre le bon dîner qui lui avait été servi, il avait eu encore une chopine de vin. Là-dessus l'hôte répondit très sérieusement, qu'il avait l'habitude d'établir ses notes lui-même, et que ses clients ne faisaient jamais de difficultés pour payer ce qu'il leur demandait. Le jeune homme paya donc, puis s'éloigna, intimidé et étonné. Mais aussitôt l'hôte me donne le mot de l'énigme: "C'est le premier de ces maudits Français qu'ait mangé du pain noir; il faut bien qu'il en soit récompensé!"
L'anecdote est caractéristique. Et le mot de l'hôtelier ne semble pas assez piquant. Je dois avouer d'ailleurs que ce brave homme n'a pas fait école. J'ai voyagé en Allemagne avant la guerre, j'ai mangé sans grimaces le pain de seigle que l'on me servait dans les restaurants, mais je ne me suis jamais aperçu qu'on m'ait, en récompense, diminué ma facture.

Les soldats laboureurs
Des mesures sont prises pour intensifier, en France, la production agricole. Les cultivateurs appartenant à la plus ancienne classe de territoriale actuellement mobilisée vont être renvoyés chez eux. D'autre part le ministre Clémentel se propose de faire exploiter par l'Etat, à l'aide de tracteurs automobiles, les terres que leurs propriétaires laissent en friches. Enfin la zone des armées va être mise en culture par les soldats eux-mêmes.
Le soldat laboureur va revivre!
C'est là un des sujets qui émurent le plus vivement la sensibilité et l'imagination de nos pères.
Après les guerres de l'Empire, le soldat laboureur figurait partout, avait place à tous les foyers, on le rencontrait sous cadre doré dans les salons libéraux, le bourgeois et le boutiquier l'honoraient d'une bordure de bois peint, suspendu par quatre clous, il avait sa place marquée à la muraille de l'ouvrier et du paysan. Puis les consignes profitèrent de sa vogue, et les devants de cheminée se disputèrent sa moustache grise, son bonnet de police, sa croix d'honneur et sa bêche.
On joua, aux Variétés, en 1821, un vaudeville sous ce titre qui eût le plus retentissant succès "Le soldat laboureur", le principal personnage portait le nom significatif de Francoeur. Son costume se composait d'un pantalon et de guêtres de toile grise, d'un bonnet de police, d'une veste d'uniforme avec la croix d'honneur. Lorsqu'il entrait en scène, il tenait une bêche sur son épaule. Et il chantait:
Au beau pays qui m'a vu naître
Utile jusqu'au dernier jour,
Apprenez que Franceour veut être
soldat, laboureur tour à tour
Les champs qui nourrissent ma mère
Je dois savoir, en bon Français,
Les défendre pendant la guerre
Les labourer pendant la paix.
Nos soldats d'aujourd'hui savent les labourer même pendant la guerre, et ainsi ils assurent doublement la sauvegarde du pays.

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