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Retranscription du Tuyau, numéro 2, page 6 (3 août 1916)
Image de Chez Nous Promenade en Seine (Fin)
Les collines sont toujours boisées avec quelques pâturages sur les pentes et dans les vallées. Jumièges apparaît à notre droite et sa vieille abbaye des "Enervés" se distingue en taches grises. Des pans de murs aux pleins cintres béants, des nefs à ciel ouvert envahies de lierres, telles sont les ruines que la petite cité conserve jalousement. La fondation de cette abbaye rappelle certains souvenirs de moeurs cruelles. Deux jeunes fils de roi trop empressés auprès de la seconde femme de leur père, furent victimes d'une rude vengeance: on leur coupa les tendons, puis il furent placés sur une barque lâchée à la dérive aux environs de Rouen. Le hasard fit qu'elle aborda à Jumièges. Le pardon leur fut accordé à la condition qu'ils se feraient moines. Les deux mutilés créèrent l'Abbaye des "Enervés". La grande forêt gagne du terrain et envahit les pentes des collines. Les grands arbres tapissent entièrement les rives et leur large toison verte plonge et se confond en une ligne incertaine avec le fleuve, semblant puiser au bord de l'eau cette belle vigueur qui caractérise la puissante végétation de la forêt de Brotonne. Près du fleuve la délicieuse petite bourgade de La Macklergue reflète dans l'eau l'hôtel de la Marine aux cabochons historiques. Brotonne, ce nom rappelle les fouilles fructueuses faites dans ces régions où les Romains ont laissé de nombreuses traces de leur passage. Le calme se fait par instant profond nous laissant pensifs écouter cette musique ineffable des oiseaux: le merle au cri puissant domine l'ensemble, le coucou nous nargue par son chant monotone toujours aussi lointain, les tout-petits dans les haies au bord de l'eau semblent implorer notre protection tandis que rasant les hautes herbes une nichée de perdrix se disperse dans la crainte perpétuelle de l'implacable chasseur. Caudelec s'aperçoit à droite, c'est un petit bourg ancien avec ses basses maisons de pierres grises aux arêtes usées qui datent du moyen âge, son beau clocher du XVe siècle qui attire l'attention. Caudelec est le lieu de prédilection pour admirer le superbe phénomène du Mascaret. Les plaines qui nous avoisinent ensuite se découpent en carrés aux teintes fortes, très diverses et ressemblent à de petits bancs enfantins abandonnés sur le sol en une exposition douce à contempler sous les lumineux rayons du soleil. Au passage le petit village de Villequier rappelle la mort accidentelle de Léopoldine Hugo survenue au cours d'une promenade en barque en 1843. Le grand poète dans "A Villequier" nous fait évoquer sa douleur en des termes touchants: Maintenant O mon Dieu que j'ai ce calme sombre De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre Elle dort pour jamais Je viens à vous Seigneur! Hélas sur le passe tournant un oeil d'envie sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler L'instant! pleurs superflus! Où je criai. L'enfant que j'avais tout à l'heure Quoi, donc! Je ne l'ai plus." Quelques fermes se distinguent au milieu des prairies toujours également vertes où de vigoureux pommiers aux têtes arrondies profilent leurs ombres en des verts plus sombres. De grasses vaches aux grands yeux ronds ruminent accroupies au milieu des poules qui piaillent et des canards qui s'ébattent dans les flaques d'eau. Quelques paysannes accortes profitent du dimanche pour promener avec une nonchalance naturelle leur belle jeunesse au milieu de ces paysages superbes dont elles sont l'heureux complément. Le Marais Vernier se teinte légèrement de vert, ces plaines qui sont le domaine du fleuve quelques mois de l'année se prêtent fort bien à l'élevage du mouton de pré-salé. Nous passons près de Quilleboeuf. Le bac est très actif, les bateliers ont un emploi du temps ponctuellement exécuté, naviguant
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