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Retranscription du Tuyau, numéro 2, page 7 (3 août 1916)

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sans arrêt avec monotonie d'une rive à l'autre. Le Château et le village de Tancarville se distinguent bientôt. Au sommet d'une colline à notre gauche le phare se dresse au milieu des arbres et inspecte l'estuaire en grand maître de la navigation qu'il dirige chaque nuit fouillant la baie de ses feux puissants et prenant sous sa protection les navires perdus au milieu de la tempête. Fiasant suite, Barfleur et St Stauveur s'allongent dans une large vallée, le fleuve se perdait autrefois au pied de ses agglomérations, aujourd'hui de grandes prairies ont éloigné la rive et il faut les grosses marées de l'hiver pour que la Seine rentre en possession du terrain perdu. Des cabanes en bois qui vacillent sur l'eau sont le refuge des pêcheurs pendant de longues heures de haute mer en attendant l'arrivée des canards sauvages. En face à quelques Kilomètres les falaises d'Orcher se dressent toutes blanches surmontées du chateau enfoui au milieu des arbres. L'estuaire s'élargit toujours davantage, quelques vagues ondulent gracieusement à notre passage et semblent troubler dans leur sommeil les barques de pêche. Les petites coquilles aux voiles déployées deviennent de plus en plus nombreuses et ressemblent à l'horizon à des bouées flottantes qu'une main enfantine s'amuse à balancer en tous sens. Honfleur le vieux port normand au glorieux passé s'étale près de St Sauveur et grimpe le long de la Côte de grâce. C'est la patrie du grand économiste Le Hay, du peintre Boudin, de l'historien Albert Sorel et du joyeux humoriste Alphonse Allais. Le vieux clocher Sainte-Catherine se dessine au loin au milieu des vieilles maisons moyenageuses si curieuses sur les quais. La pêche est très active, près de la jetée, les barques rentrantes commencent à louvoyer, glissant dans le clapotement des vagues pendant que les rudes marins larguent les voiles. Sur les quais les charrettes arrivent, les femmes en bonnet laissent claquer leurs sabots sur le pavé et vont attendre l'arrivée des barques pour embrasser leurs hommes et remplir les paniers de poisson frétillant. La côte de grâce hérissée de villas et boisée se dresse près d'Honfleur ainsi que le Mont-Joli. C'est au pied de cette hauteur qu'en l'hiver 1848 le roi Louis-Philippe et la reine demandèrent l'hospitalité pour la dernière fois sur la terre française, ils passèrent la nuit chez le Colonel de Perthuis et furent reconnus de façon bizarre. Le soir, les enfants terminaient leur prière lorsque le Colonel les convia à penser au malheureux roi errant sur les routes, alors s'approchant, Louis-Philippe et la reine dévoilèrent leur incognito. Le lendemain ils s'embarquaient pour l'Angleterre. La grande ville du Havre où se termine notre promenade s'aperçoit déjà, imposante, mais grise et nuageuse, vraie fourmilière dont la population toute entière s'absorbe dans le négoce. De gros bâteaux s'engouffrent sans cesse dans le port, et, réfugiés dans les bassins, contribuent à la vigueur toujours nouvelle de la cité. La vie est très active surtout sur les quais où de nombreux ouvriers entassent sans arrêt les marchandises qui se distribuent et partent dans toutes les directions. Après une attente prolongée dans cette délicieuses atmosphère que le soleil imprègne de gaieté, nous entrons dans le grand port laissant à notre gauche, le nouveau St Adresse aux villas toutes neuves échelonnées le long de la côte. C'est ici que Bernardin de Saint-Pierre au retour d'un long exil retrouvait intacte sa chaumière au milieu de ce même vallon boisé de St-Adresse. Sur le seuil de la porte sa vieille bonne et quelques amis l'accueillaient avec empressement. Nous attendons nous aussi notre retour d'exil. Puisse-t-il être comme le sien, touchant et chaleureux!
André Grettier


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