précédent

Voir le journal en version originale.

séparation

Retranscription du Tuyau, numéro 3, page 4 (24 août 1916)

séparation

Deux expositions

Deux expositions viennent de s'ouvrir aux Tuileries, celle du "Jouet Français" et celle de la "Cité reconstituée".
La première se propose d'initier le public à un effort intéressant tenté depuis la guerre pour créer ou plutôt rénover en France l'industrie du "Jouet". Elle se tient au Musée des Arts décoratifs.
Des jouets de différentes catégories sont exposés. Les uns sortent des mains de soldats mutilés, d'autres ont été fabriqués dans les ateliers fondés par des oeuvres de charité comme l'oeuvre des Marraines de Guerre, ou l'Union des Arts de Madame Rachel Boyer.
Ce qui frappe chez les uns comme chez les autres, c'est la perfection du travail, c'est un souci d'observation qui se révèle dans le moindre geste d'une poupée, dans la moindre attitude d'un animal, c'est enfin un esprit de fine malice qui est bien dans la tradition française et dont on ne saurait trop vanter l'agrément.
Les mutilés ont travaillé généralement le bois. Il semble qu'ils l'aient découpé, ciselé, peint avec amour, comme en pensant au plaisir qu'y prendraient leurs propres enfants. On leur doit des oeuvres charmantes de conception comme d'exécution: éléphants au pied pesant, au front têtu, qui marchent la trompe basse et portant avec majesté un hanarchement de couleur éblouissante, cygnes aux ailes déployées qui semblent glisser sur le miroir tranquille d'un beau lac, cacatoès multicolores, si vivants que pour un peu on croirait les entendre chanter le traditionnel refrain "J'ai du bon tabac dans ma tabatière", bandes d'oies défilant niaisement le long de la galerie, ou encore de splendides grenadiers anglais merveilleusement écrasés par d'énormes bonnets à poil et bombant de puissantes poitrines corsetées de tuniques écarlates. Il y a aussi dans le même groupe un carrosse de gala, dessiné par Helli, qui est tout simplement admirable avec ses laquais raides et gourmis, et une ferme normande dont la vue rendrait plus nostalgique encore bon nombre de nos camarades.
Des ateliers fondés par les oeuvres de charité sortent surtout des poupées. Il y en a de fort belles exposées sous des vitrines. Chacune d'elles, habillée avec soin, rappelle à l'enfant un conte ou un des faits historiques dont est meublée sa jeune mémoire. C'est Cendrillon qui perd sa chaussure, Peau d'âne, la Belle aux Cheveux d'or, le petit Chaperon rouge timide, naïf et penaud. C'est l'impératrice Joséphine avec son manteau de velours doublé d'hermine, Marie de Médicis qui porte majestueusement la couronne des reines de France, sainte Geneviève, Blanche de Castille. Ce sont les types de nos anciennes provinces, la Bretonne habillée de velours et portant au cou sa croix d'or, la Normande avec son grand bonnet, la sablaise avec sa jupe courte, la Boulonnaise avec son bonnet tuyauté en éventail. Ce sont enfin des poupées à l'image de nos célébrités de théâtre - Mounet Sully en Oedipe, Madame Réjane en Madame Sans Gêne, Aïda Boni en danseuse, étonnantes de ressemblance pour la plupart, quelques-unes même véritables pièces de musée.
Très réussie dans son ensemble comme dans ses détails, l'exposition des Arts décoratifs promet donc des jours prospères à notre nouvelle industrie française du Jouet.
Dans un autre coin des Tuileries, sur la terrasse du Jeu de Paume, parmi les feuillages des platanes et des marronniers, un pittoresque village aux maisons de bois ou de briques légères, né en quelques jours, s'élève depuis peu. C'est l'exposition de la "Cité reconstituée". Quel en est le but?
Un des problèmes les plus délicats qui se posent à l'heure actuelle est de savoir comment la vie reprendra, après la signature de la paix, dans les villages qui, sur toute l'étendue du front, ont été détruits par la mitraille ou soulevés de terre par des explosions. On les rebatira sans doute. Mais si l'on songe que sur plus de sept cent Kilomètres de longueur les mêmes scènes de dévastation se sont produites, que la main d'oeuvre après la guerre sera devenue forcément plus rare, et que les matériaux de construction ne pourront, aussitôt les hostilités terminées, affluer partout avec une égale abondance, on est bien obligé d'admettre que des années s'écouleront avant que les Loos, les Carency, ou les Tahure, pour ne citer que quelques-unes des localités les plus éprouvées, se relèvent de leurs ruines. Que deviendront en attendant leurs habitants? Les laissera-t-on grossir à tout jamais le prolétariat des grandes villes de l'ouest et du Midi où ils sont venus momentanément chercher un


précédent

Voir le journal en version originale.

séparation