![]() |
Voir le journal en version originale. |
![]() |
|---|
Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 4 (2 novembre 1916)
Echos
Les Embusqués dans l'antiquité Où l'érudition ne va-t-elle pas se nicher? Un journaliste des "Débats" s'est avisé récemment qu'il ne saurait y avoir de guerre sans qu'il y ait aussi des "embusqués", et pour appuyer cette théorie affligeante, mais très probablement exacte, il a été chercher ses preuves dans l'antiquité grecques! Les résultats de son enquête sont assez amusants. Se douterait-on par exemple qu'Ulysse, qui, plus tard, sous les murs de Troie, devait se couvrir d'immortels lauriers, se fit d'abord tirer l'oreille pour partir au front? Il est vrai qu'il avait des excuses. La guerre, lorsqu'elle éclata, le surprit en plein bonheur. Il venait d'épouser Pénélope dont il aimait la grâce sérieuse et elle lui avait depuis peu donné un fils, Télémaque. Heureux possesseur d'une femme irréprochable, il ne se sentait pas atteint par l'outrage infligé au pauvre Ménélas, et il se souciait de la vertu d'Hélène, comme de sa première "chiton". Aussi l'ordre de mobilisation générale lui fit faire la grimace. Et il résolut de n'y point répondre. Pour se mettre en règle avec les autorités, il s'avisa du stratagème suivant. Il feignit la folie. On le vit sur la plage d'Ithaque labourer le sable à la charrue et ensemencer de sel les sillons. Et peu à peu le bruit se répandit que la raison du plus subtil des hommes avait sombré dans la tourmente qui bouleversait toute la Grèce. Moins fou qu'on ne pensait, l'artificieux Ulysse laissait dire et il calculait, à part lui, que tandis que les autres rois connaitraient la fatigue des combats, le cri de la mêlée, les morsures de l'épée, et peut-être aussi les ténèbres de l'Hadès, il resterait dans son île natale, à goûter la douceur de vivre, les sourires de sa jeune femme, les premiers balbutiements de son fils, et toutes ces joies menues de l'existence qu'il estimait pour n'avoir pas payées trop cher en les achetant de sa réputation. Par malheur Palamède veillait: Palamède, roi d'Eubée, s'était pris d'un bel enthousiasme pour la cause de Ménélas, et il avait entrepris de faire en sa faveur par toute la Grèce une tournée de propagande guerrière. Plus subtil encore qu'Ulysse, il ne se laissa pas prendre à la Comédie dont tant d'autres avaient été dupes. Du premier coup il flaira la supercherie, et il se pressa de démasquer le simulateur. On le vit donc un matin débarquer à Ithaque. Ce jour là, comme les autres jours, Ulysse se livrait à son manège habituel. Avec un sérieux imperturbable, il poussait sa charrue dans le sable le long de la mer retentissante, lorsque Palamède s'approcha de lui, et déposa devant le soc le petit Télémaque dont il s'était emparé, l'histoire ne raconte pas comment. Mis dans l'alternative ou de jouer son rôle jusqu'au bout et de déchirer son fils, ou de prouver en arrêtant sa charrue qu'il jouissait de toute sa raison, Ulysse n'hésita pas. Il reconnut qu'en fait d'astuce il avait trouvé son maître. Et il partit à la guerre. Il s'y comporta fort bien... Mais il garda une dent à Palamède. Et Virgile affirme qu'il l'accusa plus tard pour le perdre, de haute trahison. Ainsi Palamède, expia, par la mort sa trop grande clairvoyance et un zèle qu'Ulysse avait des raisons de trouver indiscret. Du côté troyen aussi il y eut des "embusqués" de marque. Jaloux de Paris, dont il avait été auprès d'Hélène le rival malheureux, Hélénus refusa de prendre part à la guerre et dès le début des hostilités se retira sur le mont Ida. Malheureusement pour lui Ulysse vint l'y chercher, et en dépit de sa neutralité l'envoya dans un camp de concentration. Paris lui-même, s'il ne fut pas à proprement parler un "embusqué", ne fut pas non plus un héros. Cet éphèbe glabre et musqué n'avait rien d'un "poilu". Il préférait les jeux de l'amour à ceux de la guerre, et l'ombre parfumée des gynécées à la poussière ensoleillées des champs de bataille. Son attitude, en présence de Ménélas, lorsque celui-ci lui offrit de vider leur querelle en combat singulier fut piteuse, tout simplement. Il prit la fuite, et courut se cacher. Victor en mourait de honte, et la pauvre Hélène, pourtant bien indulgente, n'était pas fière de son amant! D'ailleurs, il faut le remarquer, les chefs grecs ou troyens avaient, même les plus braves, une conception singulière de leurs devoirs militaires. Imagine-t-on un capitaine refusant de se battre parce qu'un général lui a soufflé sa maîtresse? Non, n'est-ce pas. C'est pourtant ce que fit Achille, qui se retira sous sa tente lorsqu'Agamemnon lui eut enlevé sa captive Briséis. Or, Achille était le preux des preux. Alors que les Dieux lui avaient donné le choix entre une obscure longévité et une mort qui laisserait son nom immortel chez les hommes, il avait préféré la gloire à la vie. Et c'est sans illusion, avec la plein conscience de son sacrifice, qu'il avait contracté pour la durée de la guerre un engagement volontaire. Mais il ne distinguait pas assez ses affaires privées des affaires publiques. Et puis sans doute qu'en ce temps là une aimable anarchie régnait dans l'armée grecque!
Un poète en exil Aux temps où naissait le Christ, et où le divin Auguste était empereur des Romains, vivait dans la ville Eternelle un poète mondain d'un esprit ingénieux et d'une verve facile. Ovide, car c'était lui, avait commencé par publier les "Héroïdes", un recueil d'épîtres galantes écrites, supposait-il, par les grandes dames de l'antiquité, Hélène, Pénélope, Ariane, auxquelles par une fiction souvent heureuse il prêtait les sentiments, les préoccupations, les coquetteries et jusqu'au langage des belles Romaines de son époque. Traitant aussi irrévérencieusement la religion que l'histoire, il avait dans les "Métamorphoses" raconté avec une pointe d'ironie les légendes les plus célèbres de la Mythologie païenne, de Déluge et Deucalion, la Mort de Phaeton, la transformation d'Action en Cerf et de Narcisse en fleur. Il avait dans son "Art d'Aime" donné le Code de l'Amour libertin. Il avait même abordé le théâtre et fait jouer en l'an 2 une tragédie de Médée qui eut du succès. Ancien magistrat n'avait-il pas été triumvir, centumvir, decémvir? - possesseur d'une grosse fortune, - on lui savait de grandes propriétés dans
![]() |
Voir le journal en version originale. |
![]() |
|---|

