Retranscription du Tuyau, numéro 2, page 5 (22 juillet 1915)

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Notes militaires
Ce que leurs yeux ont vu

Cette rubrique alternera désormais avec la "situation militaire". Il nous a paru opportun de reposer le lecteur fatigué peut-être par considérations tactiques trop générales et trop abstraites en évoquant à ses yeux quelques épisodes familiers et pittoresques de la campagne. Et nous avons à cet effet prié nos camarades de nous laisser feuilleter leurs (censure).

Nos lecteurs trouveront ici, après la guerre vue d'en haut, la guerre vue d'en bas, après les conceptions géniales d'un Joffre, les impressions de ces soldats anonymes qui part leur entrain, et leur vaillance ont été les collaborateurs obscurs et méritants du généralissime.

Afin de procéder par ordre, je me suis d'abord adressé au sergent X qui a pris part à la campagne d'Alsace, au mois d'août 1914.

Le sergent X qui m'avait fixé un rendez-vous, me reçoit fort aimablement à son appartement de la Baraque...B. Pendant qu'il compulse quelques notes, je regarde autour de moi. La pièce où l'on m'introduit est d'une simplicité toute militaire. Au mur deux planches avec quelques menus objets de toilette, au milieu une table avec deux bancs, voilà tout pour le mobilier. Il est vrai que cette table est près d'une fenêtre s'où le sergent X peut apercevoir, avec les vertes prairies, les molles ondulations des collines du Harz et des sapins qui ne sont malheureusement pas ceux des Vosges natales (M X est en effet de Belfort).

Je l'observe tandis que d'une voix qui s'affermit peu à peu il me raconte ses aventures. La figure est fraîche et le sergent X allie d'une façon piquante aux grâces poupines et rosées de l'adolescence l'air martial d'un jeune héros. Il faut dire qu'il n'a pas vingt ans.............

La première expédition de Mulhouse (Mulkaüsen) me raconte-t-il, fut un raid destiné à réveiller dans les pays annexés les souvenirs du Passé et à enthousiasmer l'opinion publique en France plutôt qu'à fonder en Alsace des établissements durables. Deux régiments seulement, le 35è et le 42è et encore - deux régiments réduits à leurs seules formations actives - furent chargés, avec l'aide de l'artillerie d'Héricourt de prendre la vieille cité industrielle.

Mr X, appartenait au 35e. Posté à la frontière dès la mobilisation, le régiment entrait en Alsace le7 août à 7 heures du matin. On imagine facilement la joie de ces troupes recrutées pour la plupart dans les pays de l'est lorsque pour la première fois elles foulèrent de sol de l'Empire. On entendait au loin sonner les cloches des villages. Le soleil brillait. C'était l'aube d'un beau jour. La brigade se heurtait bientôt à l'ennemi retranché derrière les deux Burnhaupt. Tandis que le 42e chargé de prendre Haut-Burnhaupt avançait prudemment et par principe, le 35è dans un élan d'enthousiasme se lançait à la baïonette et enlevait Bas-Burnhaupt avant même que l'artillerie chargée de la seconder est pu prendre position.

Le 8 on entrait à Mulhouse presque sans coup (illisible).Le long des rues de la ville, en colonne par quatre, le régiment défilait aux accents d'une musique que l'on n'avait plus entendue en Alsace depuis plus de 44 ans. le soir on campait à la belle étoile sur la place du Marché. Autour des soldats la foule se pressaient, curieux, désireux de voir de près un Français, sergents de ville allemands qui (censure) en tenue civile, un brassard rouge à la manche, continuaient à faire la police, infirmiers allemands qui, la casquette plate sur la tête et la croix de Genève au bras, allaient et venaient parmi les groupes. Il y avait même de ces beautés professionnelles que tout rassemblement d'hommes fait surgir et X me raconte l'aimable entretien en trois langues, français anglais et allemand qu'il eut avec l'un d'elles, quelque Rosine sans doute en quête d'un Chérubin, ou mieux quelque Vénus désireuse de savoir si un coeur humain battait dans la poitrine de ce jeune Mars.

Le 9 on quittait Mulhouse et le régiment allait prendre position en avant de Riedisheim, le long de la voie ferrée de Mulhouse à Bâle. On avait appris en effet qu'un corps d'armée allemand venu de la forêt de la Hardz débouchait dans la direction du Nord de l'Isle Napoléon (Napoléon Insel). Bien postés sur le remblai du chemin de fer fort élevé à cet endroit les deux régiments le 35è et le 42è dirigeaient cinq heures durant un feu meurtrier sur les ennemis tandis qu'à coups de canon l'artillerie française incendiait le village où s'amassait leurs réserves. Malheureusement le soir, les Français étaient tournés et il leur fallait se frayer à la baïonnette un passage à travers les rues de Riedisheim. Enfin le 35è rentrait à Mulhouse, puis la brigade (censure) regagnait la France et se mettait à l'abri du canon de Belfort à Vauthiermont. C'était un échec sur lequel on ne pouvait rester. Le général Bonneau, qui avait commandé lors de la première marche sur Mulhouse était relevé de son poste et le 12 août les régiments reformés, grossis de leurs réserves, accompagnés d'artillerie plus nombreuses, pénétraient à nouveau en Alsace. Par Saint-Cosne et Sternenberg ils arrivaient devant Burnhaupt.