précédent

Voir le journal en version originale.

séparation

Retranscription du Tuyau, numéro 24, page 1 (23 décembre 1915)

Le N°0,10 Pfg 23 Décembre 1915 N°24

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers de Quedlinburg.

Paraissant tous les jeudis

Rédacteur en Chef: J.Monjour

Rédaction Administration Baraque VI.A

séparation

Le Noël de la Délivrance
Conte de l'Année 1915

C'était en 1935. Depuis 20 ans ils étaient prisonniers. Capturés près de Reims, dans une obscure échauffourée dont nul ne se souvenait plus en France, et qu'eux mêmes avaient oublié; Ils avaient vu 20 ans durant à travers les fils de fer barbelés, dont les pointes commençaient à s'émousser, passer sur les coteaux du Harz, tout à tout, blancs, verts et roux, la morne succession des saisons. Quelques un étaient morts, d'une mort très douce, préparée par des années de demi-inconscience, et ils reposaient là-bas, dans le cimetière, sous des tombes dont la dernière portait le N°2634. Les autres vivaient, résignés par habitude et aussi parce qu'ils n'avaient pas la force suffisante pour espérer ou pour regretter et ils trouvaient même à leur existence monotone, cette sorte de charme incolore qu'à défaut de voluptés plus vive, le moine trouve à la paix réglée du couvent. On les laissait tranquilles. Pour la forme, et parce qu'il faut bien assurer la vie du camp, chacune des baraques occupées à la compagnie (elles étaient trois) fournissait le matin deux porteurs de pommes de terre et deux hommes de pompe. Les chefs de Baraque, qui les conduisaient au rassemblement, étaient les mêmes depuis 20 ans. L'un deux, un grand, à la barbiche, jadis blonde, maintenant grisonnante, sanglé dans un ceinturon tout crevassé par les ans, parlait un indéfinissable salir? où se côtoyaient des mots russes, anglais, espagnols et même quelques mots français. Le second qui avait été jadis l'arbitre des élégance, commençait à grossir, mais il portait beau encore malgré la quarantaine sonnée, tandis que troisième, le chef surmonté d'un innommable képi dont il ne voulait pas se séparer, la peau tannée par les bises de l'hiver et les soleils de l'été, l'âge accusant encore son menton en galoche et son nez excessif, semblait avoir retrouvé la simplicité des petits enfants et racontait toujours les mêmes histoires. Une fois la corvée partie, le camp était calme. On n'entendait plus ces commandements énergiques, qui si souvent au commencement de la captivité avaient réveillé les courages endormis. D'ailleurs on voyait peu d'Allemands. Les sous-officiers, les sous-officères plutôt car depuis des années, dans tous les pays d'Europe, la garde des prisonniers, était assurée par des femmes, les sous-officières avaient leur ménage et leurs enfants qui les rappelaient à Quedlinburg et s'éclipsaient dès qu'il leur était loisible de le faire sans être vues. Seule, en guise de sentinelle, une dame dans chaque camp, un brassard rouge au bras, montait la garde sur le terre plein, sans armes, respectée de tous, car avec le temps les désirs s'étaient émoussés, et les pensées profanes avaient disparu, tandis que s'atrophiait, faut d'exercice, l'organe folâtre qui les produit.
On vivait donc paisiblement, d'une vie très semblable à la mort. Après avoir fait leur cuisine, la même depuis 20 ans, et préparé les pommes de terre que trois cantiniers successifs leur avaient vendues, sans jamais s'aviser d'en abaisser les prix, les hommes somnolaient sur leurs paillasses. Et les jours succédaient aux jours


précédent

Voir le journal en version originale.

séparation