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Retranscription du Tuyau, numéro 24, page 7 (23 décembre 1915)

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Dans Paris assiégé (1870)

Pendant les premiers mois du siège de Paris, je demeurais avec ma mère et ma soeur aimée, dans son logement de la rue des Feuillantines. Il nous fallut l'abandonner, au début de Janvier, car les batteries allemandes de Cratillon nous firent cadeau du bombardement pour nos étrennes, l'un des premiers obus creva le mur d'une maison contiguë à la notre et mit en pièces tous les meubles d'une chambre heureusement inhabitée. Un autre projectile atteignit le Val de Grâce et y acheva quelques blessés. Mais lors du Noël de l'année terrible, Bismark n'avait pas encore jugé opportun de donner la parole aux canons Strupp, et les habitants du faubourg St Jacques ne s'attendaient pas cette formidable surprise. Assez souvent, j'allais, après le dîner, lire les journaux du soir au café Tabourcy, situé ru de Vaugirard, derrière l'Odéon, à la place occupée aujourd'hui par la librairie Flammarion. J'étais, comme tout le monde, avide de nouvelles et ce qui me ramenait là, c'était l'espoir, hélas! constamment déçu, d'apprendre que les armées de provinces, enfin victorieuses, s'approchaient pour nous délivrer, ou que Paris se décidait à faire un effort désespérer pour briser la ceinture de fer qui l'étreignait.
Affaibli par une série de bronchites contractées dans les factions sur le rempart, et à peine rassasié par un peu de rizet de viande de cheval, car le "pain de siège" était devenu tout-à-fait immangeable, je me levais de table, je me coiffais de mon vieux képi, je m'emmitouflais d'un cache-nez, et je m'en allais à travers le brouillard humide, par les rues ténébreuses, et désertes, où de rares quinquets à pétrole avaient remplacé le gaz depuis longtemps. Paris, l'éblouissant Paris, n'était pas mieux éclairé, vers la fin du siège, que la rue d'un pauvre village. Une obscurité relative envahissait aussi la grande salle du café Tabercrey. Devant chaque consommateur, le garçon plaçait, sur la petite table de marbre, en même temps que le rafraîchissement demandé, une bougie allumée dans un chandelier quelconque. C'est à l'aide de ce faible luminaire que je parcourais hâtivement les journaux qui, presque tous, étaient imprimés sur une feuille unique et n'avaient que deux pages, d'ailleurs bien vides de renseignements.
Les bulletins des opérations, rédigés avec la plus martiale sécheresse n'annonçaient la plupart du temps, qu'un échange de coups de fusil entre les tirailleurs d'avant-poste ou qu'une canonnade tirée par le Mont-Valérien. Jamais rien sur les armées de secours, sinon parfois, la nouvelle, tombée on ne sait d'où, d'une victoire dans le Nord ou dans l'Ouest, mensonge évident dont les journaux ne parlaient même plus le lendemain.
Le veille de Noël, je rencontrai chez Tabourcy, un de mes camarades de la garde nationale, professeur dans un lycée de la rive gauche et nous nous attardâmes à causer. Je n'étais alors, comme aujourd'hui, qu'un poète, mon camarade de la 4ème du 21ème enseignait le grec et le latin à la jeunesse, et nous n'avions ni l'un ni l'autre la moindre connaissance dans l'art d'Alexandre, de César et du Grand Napoléon. Mais par un effet de la fièvre obsidionale, dont nous étions atteints tous les deux, nous décrouvrimes soudainement en nous, ce soir-là, le génie du stratège et du tacticien, et nous gagnâmes plusieurs batailles dans le genre d'Austerlitz et d'Iéna, devant la table de marbre sur laquelle, les tasses, les soucoupes, les petits verres, le porte-allumettes et la courte pipe de merisier de mon compagnon, représentèrent les corps d'armée Allemands et Français.
Cette campagne glorieuse mais imaginaire, nous retint fort tard. Le quart d'heure d'avant minuit sonnait quand nous sortimes, suivis du garçon, qui portait le dernier voler de la vitrine.
Le professeur demeurait rue de l'Odéon, j'habitais du coté opposé. Après une poignée de main, je le quittai donc et pris le chemin de mon logis.
Les rues étaient toujours plongées dans les ténèbres; la plupart des quinquets, qui les éclairaient d'une lueur agonisante, avaient exhalé leur dernier soupir, pendant mon séjour au café et je m'avançais, non sans une vague angoisse dans cette atmosphère d'une noirceur opaque.
T.S.V.P.


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