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Retranscription du Tuyau, numéro 28, page 2 (20-27 janvier 1916)

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conducteurs qui les bombardent affectueusement d'épluchures.
Midi... Malgré la chaleur, les cent mille algérois qui du boulevard assistent à l'embarquement de notre convoi, ne partent pas. Aussi loin que le regard s'étend, entre les maisons de bois du quai, sur les futailles, parmi les wagons délaissés avec leur chargement de plâtre, les troupes bivouaquent. Autour des faisceaux sont entassés les hommes aux pantalons bouffants qui viennent du Maroc. Plus loin les tirailleurs, l'immense cohorte des algériens, secs et bruns, guerriers si doux dont les yeux sourient, et qui, en guerre, se mueront si souvent en démons. De tout cela montent des chansons de café-concert pèle mêle, avec des refrains du désert, plaintives romances sur trois notes, qui se soupirent sous les tentes au crépuscule, à l'heure où les hommes se sentent mélancoliques parce que le soleil va mourir. L'indéfinissable odeur des troupes s'empare de nos narines et de huit jours ne nous quittera plus. La foule des parents et des amis, une fois l'embarquement des chevaux terminé, fait irruption et charge les zouaves qui ouvrent les bras et étreignent les femmes et les paniers. La poussière monte noie tout. Des melons ronds comme des ballons roulent, des saucissons pointent comme des piques, virevoltent au-dessus des têtes, comme des sabres. Le vin épais d'Algérie rougit la terre...
Et malgré soi en voyant ces flaques rouges entre ces hommes étalés, on frémit en s'imaginant plus tard, dans huit jours, là-bas...
Quand le signal est donné, la troupe envahie le navire, compagnie par compagnie. Aussitôt le pont se remplit. Entre les embarcations, les chéchias forment une houle rouge. Puis les manches à vent se garnissent ainsi que les superstructures sous les mats. Et il y a toujours de la place, malgré l'assaut interrompu. Quand on ne peut plus aller du gaillard à la dunette qu'en marchand sur les corps, l'intendant arrête le siège. Nous en avons pris dix neuf cents. Vu d'un peu loin, le navire est un cerisier dont les branches plient sous le poids des baies.
En mer.... la nuit... le rythme énorme des respirations emplit le navire. Dans toutes les coursives, dans les coins les moins accessibles c'est un amoncellement de corps ensommeillés. Jetés en travers les uns des autres, ou rangés sur deux files, crâne à crâne ils dont peur dans l'obscurité. Voilà comment ce sera, dans peu de jours sur les lisières des champs et les doux chemins creux des pays frontières. On les alignera ainsi au pied des arbres, pour prendre sur la petit médaille de fer qu'ils portent au cou ou au poignet leurs noms et leurs matricules. Oh! ces lugubres petites médailles qu'on ne regarde pas sans se demander si elles serviront ou non!...
L'arrivée,... un quai, des maisons noires dont les fenêtres encadrent des groupes qui hurlent en agitant des drapeaux d'un sou. C'est alors l'accostage et enfin le débarquement de tout notre monde qui s'étire avec joie devant une gare où sommeillent de longs convois. Tout est pêle-mêle sur le quai qu'éclaire la lune, les tirailleurs, les zouaves et la cavalerie. A la lueur des lampes portatives, les chevaux surgissent de la cale et s'affalent sur le quai en gigotant mollement. On les aligne au cordeau entre les faisceaux de fusils et les pyramides de sacs. Les officiers courent, trient leurs hommes. Les réservistes se disputent les rares fiacres, et filent vers la gare où un train chauffe pour une destination hypothétique. Mais déjà les zouaves sont formés et la musique s'apprête.
Allons en route!
Pan, pan, l'arbi
Les chacals sont par ici
Les chacals...
D'après les souvenirs d'un soldat d'Afrique.


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