Retranscription du Tuyau, numéro 3, page 3 (29 juillet 1915)

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Notes militaires
Ce que leurs yeux ont vu...

A la suite des Armées de la Marne
(Extrait d'un carnet de route 6 7bre 1914 - Dimanche)

Depuis midi, je suis à la gare où le service d'ordre a été renforcé. Il y a eu en effet, un accident sur la ligne de Bretagne au Mans, je crois, et tous les trains qui partent de Paris ou du Nord de la France à destination de l'Ouest et même du sud-ouest sont obligés de passer par Caen. Aussi est-ce sous les vitres du grand hall une agitation et un brouhaha extraordinaire. Le long de la voie principale, tous les quarts d'heure un train arrive lentement. Il stoppe et, aussitôt par les portes grands ouvertes des wagons aménagés, sautent des formes poussiéreuses qui se ruent au buffet ou assiègent le sous-officier d'intendance chargé de distribuer le pain. Ce sont les territoriaux et les jeunes soldats du 1er Corps que l'on a évacués à l'approche de l'ennemi et qui, par d'invraisemblables détours, cherchent à rejoindre leurs garnisons nouvelles, Fontenay-le-Comte, Limoges et Périgueux. Depuis deux jours ils n'ont presque rien mangé, et pour ces gros appétits l'épreuve est rude. De temps à autre un train de réfugiés Belges ou Français alterne avec les trains militaires. Il en descend des femmes aux yeux gros, aux traits tirés, des enfants ahuris, et qui pleurent, tout un petit monde navrant qu'il faut conduire au poste de la Croix-Rouge où les Dames de France s'emploieront à leur faire oublier un instant ses misères. Enfin à six heures du soir, le mouvement se calme un peu, et épuisé, suant, hébété, je songe à me reposer quand la nouvelle m'arrive brusquement que deux mille hommes du 36ème et moi-même partons le lendemain soir pour le front.

Lundi 7 septembre
Départ du chateau à 4 heures 1/2. On a sablé le champagne comme de juste. Et voici que le dépôt s'ébranle. Par les rues populeuses qui avoisinent la caserne, le long des quais du port, nous allons...
Les traditionnels petits drapeaux flottent encore au canon des fusils comme en ces jours de grande ivresse où le 36e et le 236e partirent au milieu des ovations pour les batailles sanglantes. Mais cette fois l'on n'entend plus de chants. Car les hommes qui s'en vont, pour n'être ni moins braves ni moins résolus que leurs devanciers sont plus âgés et moins exubérants. Au commencement d'août, c'était son aventureuse et bruyante jeunesse que la Normandie envoyait au feu. Aujourd'hui c'est à la force grave de ses hommes mûrs qu'elle fait appel.
On franchit le canal et l'on arrive à la gare des marchandises où les trains sont prêts. On s'installe, on serre des mains... un peu plus fort que de coutume. On échange des "Au revoir" qui sont peut-être des "Adieux". Et après avoir manoeuvré le train se met en marche. Il est huit heures. Où va-t-on ? Nul ne le sait exactement. Creuser des tranchées sous Paris, nous a-t-on dit. Mais nous n'en croyons rien et nous savons bien que c'est là une pieuse supercherie destinée à endormir un instant les inquiétudes de nos familles. Soudain la lumière jaillitn et péremptoire, presque officielle, la nouvelle circule d'un bout à l'autre du convoi. Nous allons au sud du Plateau de Langres, à Chatillon sur Seine où le 36e épuisé par un mois de dure campagne va se reformer et se mettre au vert. C'est un officier qui l'a dit! Je vais donc revoir la jolie Vallée de la Seine avec ses coteaux et ses vignobles. Allons en route pour Chatillon sur Seine.

Mardi 8 septembre
Nous avons roulé toute la nuit et nous approchons de Paris. Aux passages à niveau les gardes des voies et communications nous saluent de leurs vivats. Des mouchoirs s'agitent aux fenêtres des maisons. Nous apprenons les nouvelles. En garde de Nantes nous lisons dans le "Petit Parisien" qu'une grande bataille est engagée entre Meaux et Verdun et qu'elle se déroule dans des conditions favorables aux Français. Meaux? Nous ne "les" supposions pas si avant dans la France.
Nous approchons de plus en plus de Paris. Voici la forêt de St Germain qui fuit à notre droite, la tour Eiffel qui pointe à l'horizon. Voici enfin la grande ceinture sur laquelle nous nous engageons et l'on commence à contourner la capitale. Du monde encore aux passages à niveau. Des interrogations "D'où venez-vous? Où allez-vous?" Des souhaits. Encore des mouchoirs aux fenêtres. Nous sommes tout-à-fait au Nord de Paris et tandis que la grande ville étend au loin, à notre droite, la mer infinie de ses toits, nous distinguons, à gauche, dans la campagne, des tranchées en béton, des fils de fer, puis des groupes d'artilleurs, tous les préparatifs d'un siège... qui n'aura pas lieu.
En effet, à Noisy-le-Sec où nous arrivons vers onze heures nous rencontrons sur le quai de la gare quelques soldats du génie qui nous apprennent la bonne nouvelle. Nous sommes vainqueurs. L'attaque imprévue de Maunoury sur les derrières de l'Armée de Kluck dans la Vallée de l'Ourcq a déconcerté l'ennemi qui hésite, faiblit et semble prêt à rompre. Le bruit du