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Retranscription du Tuyau, numéro 36, page 2 (6 Avril 1916)

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piété provenant des magasins de la rue St Sulpice. La profusion des éventaires fait penser à une grande kermesse. C'est en somme sur la Butte un intras encombrant qui a choisi ce coin pour se faire voir de tout Paris et par cela même c'est à tous les Parisiens qu'il s'adresse. Les Montmartrois ne l'aiment pas. Leur église c'est la vieille église de campagne modeste et jolie placée à l'ombre du Sacré Coeur et écrasé par lui, c'est elle qui est leur paroisse, où chaque année, avec une simplicité presque rustique, se célèbrent les premières communions. Et cependant le Sacré-Coeur (et c'est ce qui m'a amené à parler de lui) aura droit un jour à la reconnaissance des Montmartrois, car il contribuera à maintenir de l'air dans leur petite patrie. Ses dégagements sont vastes. On ne bâtira jamais sur tout le versant de Butte situé devant sa façade principale et où un escalier monumental était en construction avant la guerre. Grâce à lui, le square St Pierre, square aux belles pelouses, aux allées tortueuses et aux amusantes rocailles, dont le mannsku-piss peu connu vaut celui de Bruxelles, sera maintenu et agrandi. Su d'autres versants, le haut du verdoyant cimetière Montmartre qu'enjambe, irrévérencieusement la rue Caulam court au dessus de l'Hippodrome et surtout le cimetière St Vincent où l'on n'enterre plus depuis des années forment une réserve de végétation à laquelle nul ne songe à toucher. Dans le second la mousse recouvre la plupart des tombes, les arbres étendent leurs frondaisons au hasard sans être taillés régulièrement, la nécropole s'est transformée en un parc accueillant où des oiseaux innombrables font leurs nids et donnent d'assourdissants concerts. Dans d'autres coins, de petits hôtels et surtout des cités composées de maisons d'allure champêtre, mais dont plusieurs très confortables, ayant chacune leur jardin, sont d'un excellent rapport et seront remplacées, on peut l'espérer, par d'autres semblables. Nombreuses sont les villas avec jardin à Passy et à Auteuil. Il peut en être longtemps de même à Montmartre. Que je rappelle entre autres la cité qui s'étend parallèlement à la rue des Martyrs entre le boulevard extérieur et la place plantée où s'élève le très provincial théâtre de Montmartre et la longue cité qui, commençant à la rue Lepic à la gauche des jardins du Moulin de la Galette, escalade les hauteurs par gradins. Enfin, le vieux Montmartre possède beaucoup de rues et des grandes places qui déjà à elles seules réduisent la proportion du terrain à bâtir.
On a comparé les dernières aux grains d'un rosaire. Rien n'est plus juste si l'on pense par exemple à la suite que forment la place Prosper Goubaud aux allures de mail, la place dessinée un peu plus haut par la tourmentée rue Ravignar l'énorme place Jean Baptiste Clément, à la pente rapide et aux pavés raboteux et enfin la place du Calvaire et celle du Tertre, contigues et toutes deux endormies.
Ces privilèges, l'absence de voitures et de bruit, la vue et l'air, maintiendront toujours je pense, à Montmartre l'affection des petits rentiers et des artistes qui l'aiment surtout parce qu'ils s'y sentent au calme. On le comprend surtout le soir en les rencontrant en négligés, fumant la pire, promenant leurs chiens, flanant par groupes d'amis, comme ils le feraient à la campagne. Un soir en 1914 à une réunion en l'honneur de Montmartre donnée dans la Salle des fêtes que possède l'hotel de l'association des Etudiants, Poublot présidait. Beaucoup d'orateurs plus ou moins autorisés, avaient déjà parlé de Montmartre, du Montmartre de fête qui n'est pas celui de Willette et de Poubot et nul n'avait pensé à demander son avis au sympathique caricaturiste. Un peu agacé, il se leva de lui-même et prit la parole "Si je suis président, déclara-t-il, j'ai bien le droit de dire deux mots. Moi, j'aime Montmartre parce qu'on m'y fiche la paix et que j'y suis tranquille pour travailler."
Il résumait ainsi à merveille l'opinion vieux-montmartroise.
L.Vacherot
(à suivre)


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