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Retranscription du Tuyau, numéro 36, page 4 (6 Avril 1916)
Pour ceux qui vont aller en Suisse Une histoire qui pourrait commencer comme un conte de fée
Je pourrais commencer mon récit à la manière discrète des vieux conteurs et vous narrer une "aventure" aussi belle que celles qui jadis charmèrent votre jeunesse. Mais vous ne croyez plus aux fées, le merveilleux vous ferait sourire, et je perdrais tout crédit auprès de vous, si, pour vous conter mon histoire, qui n'est point comme vous pourriez le penser une oeuvre d'imagination, j'employais les formules surannées et délicieusement archaïques de Cendrillon ou de la Belle au Bois-Dormant. Au fait, vous avez peut-être raison, je suis d'un romanesque incorrigible et la fée dont il s'agit, elle-même ne me pardonnerait sans doute pas, en dépit de l'intention, si je vous la représentait telle que je la vois, sur le socle que ma fantaisie s'est plu à lui ériger. Ma narration sera donc du plus plat prosaïsme, libre à chacun de vous de donner cours à son imagination et d'échafauder le roman qui lui plaira. Pour moi, ma tâche de reporter terminée et ma plume posée, j'espère que vous me permettrez de continuer à rêver aux contes vieillots, dont je parlais plus haut, d'en imaginer de plus merveilleux et de plus fous! C'était il y a un mois à peine, dans mon courrier, une lettre d'une écriture inconnue, mais que je devinais féminine, d'une cursive élégante, longue, un peu tourmentée força mon attention. En hâte je reléguai dans ma poche les quelques lettres d'amis qui avaient et le tort d'être de la même poste, et l'imagination exaltée devant les quatre pages bien remplies, j'en commençais avidement la lecture. Comme je ne vous ai point promis de confidences, rien ne m'oblige à vous faire part de mes impressions, pourtant je peux vous avouer que c'est le lendemain, le lendemain seulement qu'il me revint à la mémoire que cette lettre n'était pas venue seule, et que je continuai le dépouillement de mon courrier! Je voie d'ici votre curiosité fort excitée et je vous devine impatients de connaître le contenu de cette lettre troublante. Car elle était troublante! Soyez satisfaits. Ma correspondante (l'écriture ne m'avait pas trompé et il s'agissait bien d'une femme) n'y allait pas comme l'on dit vulgairement par quatre chemins. Française établie en Suisse, elle avait eu l'occasion de lire le "Tuyau" un numéro que lui avait donné à son passage à Genève, un de nos camarades rapatrié - oui Messieurs, elle avait lu le "Tuyau" et elle en redemandait. Elle en redemandait comme seule une femme sait le faire, avec une exquise bonne grâce et une insistance que nous pouvons sans fatuité considérer comme flatteuse. En guise de références, l'admiratrice du "Tuyau" ajoutait qu'elle avait vingt-cinq ans et qu'elle adorait nos soldats! Suivaient quelques propositions des plus honnêtes et des plus alléchantes, telles que le désir plusieurs fois exprimé de posséder un filleul choisi dans la rédaction du journal. Comme vous le pensez bien, amis lecteurs, j'ai aussi aimablement que possible répondu à ma jeune et enthousiaste correspondante, d'autres lettres sont venues, cordiales, réconfortantes et "Honni soit qui mal y pense" nous sommes aujourd'hui, elle et moi, une paire d'excellents amis. Quand je dis, elle et moi, il faut que je m'excuse, je n'ai fait, dans toute cette correspondance que représente le "Tuyau" (personnage symbolique) je l'ai fait sans arrière-pensée, ni souci du bénéfice personnel et pour que vous ne nous mépreniez pas, il serait peut-être plus juste que je dise "Le Tuyau" compte maintenant une amie dévouée, qui lui a déjà donné des marques de son dévouement et se tient prête à lui en donner d'autres. Tout cela vous semble sans doute, clair comme une bouteille à encre, patientez quelques secondes encore et, la copie d'un document original sous les yeux, vous ferez vous aussi connaissance avec ma correspondante, elle vous aime d'ailleurs tous, elle me l'a dit peut-être même vous aime-t-elle autant qu'elle m'aime moi-même, du même amour qu'elle a pour tous les infortunés, qui vient loin de la mère patrie, dans le triste exil de la captivité! Bien mieux que tout ce que je pourrais maladroitement continuer d'écrire, la lettre que je publie ci-dessous, vous dépeindra notre amie. Lisez-là... et dites-moi ensuite pour me faire plaisir qu'il n'est pas si ridicule de croire encore aux fées et au merveilleux?
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