![]() |
Voir le journal en version originale. |
![]() |
|---|
Retranscription du Tuyau, numéro 36, page 5 (6 Avril 1916)
"Monsieur, m'écrivait ma correspondante. Mais permettez-moi ami lecteur d'ouvrir ici encore une parenthèse. Ce sera la dernière, je vous le promets. Il faut que je vous fasse un aveu... J'ai eu quelques temps l'espoir d'aller en Suisse... Une gastralgie tenace me permettait cette illusion. Aussi par avance, me voyais-je excursionnant dans le pays que le Grand Guillaume Tell emplit de son souvenir austère et que je peuplais moi d'images plus riantes. Et j'avais un légèrement fait part à ma correspondante de mes espérances. Monsieur, m'écrivait-elle donc, vous devez aller en Suisse me dites-vous. Peut-être vous serait-il agréable de savoir de moi quel accueil vous est réservé ici, et à quel régime vous serez soumis. Les prisonniers malades ont été répartis, selon leurs nationalité, tant en Suisse française qu'en Suisse allemande à Leyen, Montana, Montreux, Glion, Chernex, Blouayise... dans le canton de Berne à Kiberlekerr, Wiederswyl, Brienz, Meinrige. Ils sont soumis au règlement suisse, pour le service intérieur, et les articles du Code militaire les concernant ont été portés à leur connaissance. La diane est fixée à 7h45, le déjeuner qui est pris à huit heures est suivi de la visite médicale et du traitement, le reste de la matinée est consacrée à des travaux de propreté et à des exercices physiques. A midi déjeuner copieux. De une heure à cinq heures, marches et promenades. Au retour et jusqu'à 7 heures, heure du dîner, travaux de propreté. De 8 à 9 récréations et jeux divers. A neuf heures appel dans les chambres et à neuf heures trente, extinction des feux. Comme vous le voyez, l'emploi du temps des prisonniers de guerre en Suisse est bien réglementé et facile à décrire mais ce qui l'est moins, c'est l'accueil qui leur est réservé à leur arrivée et les marques de sympathie dont ils sont l'objet de la part de la population Suisse. Il y a quelques temps à Montana, j'ai eu l'immense plaisir d'assister à une de ces manifestations et toute ma vie j'en conserverai, l'inoubliable souvenir. Le soleil était de la fête, les Alpes radieuses et gigantesques se détachaient sur un ciel bleu que n'entachait aucun nuage. A la gare pavoisée à profusion aux couleurs françaises et suisses, une foule immense se pressait, les femmes étaient chargées de fleurs et de cadeaux. Sur le quai de la Gare, les petites filles des écoles habillées de blanc attendaient, chacune d'elles avait son bouquet pour son soldat! Le train avait une demi-heure de retard! Il arriva enfin, accueilli par des hourras et les cris mille fois répétés de Vla tandis qu'une Marseillaise formidable s'échappait de toutes les poitrines. Les "poilus" escortés de la troupe joyeuse des bambins qui portaient leurs bagages et les cadeaux que l'on venait de leur offrir, furent dirigés vers le "Palace" vaste hôtel pouvant loger 175 personnes, où son banquet de réception leur était offert. Sur le parcours les ovations continuèrent, aux fenêtres et aux balcons des guirlandes de fleurs et des oriflammes se balançaient à la brise. Fatigués, harassés par le voyage, les soldats avaient néanmoins conservé leur gaieté. Vous guérirez chez nous leur criait-on! Nous ne pensions jamais faire un voyage gratuit en Suisse, disait l'un Nous ne pourrons plus ni manger ni dormir répliquait un autre, nous sommes trop heureux! Ce que cela semble bon de respirer l'air de la liberté ajoutait un troisième! Voilà cher Monsieur, l'accueil qui est fait en Suisse à nos "poilus", nul doute que le calme, le repos, et surtout l'air pur des montagnes, ne leur redonne la santé. C'est cet accueil que vous connaitrez bientôt lorsque cette gastralgie dont vous vous plaignez et qui jamais ne vous aura paru plus opportune, vous permettra de venir vous refaire dans nos montagnes et me donnera à moi, l'agréable occasion de faire votre connaissance. Je serais heureuse d'être avisée de votre arrivée. PS. Si vous pensez que les quelques détails que j'ai pu vous donner sur la vie des prisonniers en Suisses puissent intéresser vos lecteurs, et qu'il vous soit permis de leur communiquer je vous y autorise de grand coeur. Je désire qu'ils soient tous bien convaincus de ma profonde sympathie et de l'ardent désir que j'ai de leur venir en aide si l'occasion m'en est donnée. Recevez Monsieur etc N.A. Hélas! trois fois hélas! j'avais peu d'espoir lorsque je me présentai devant la commission suisse, mais je ne saurais vous dire ce que j'ai maintenant de regrets... Jules Monjour
![]() |
Voir le journal en version originale. |
![]() |
|---|

