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Retranscription du Tuyau, numéro 40, page 3 (25 mai 1916)

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Les Contes du "Tuyau"

Une famille mouvementée
Evariste Chou était un bon jeune homme, son prénom calme et son som, si j'ose dire, potager, symbolisaient à merveille son naturel candide et le simplicité de ses sentiments. Quant au physique, encore qu'il soit de tradition pour un conteur de décrire en détail le portrait de son héros, il me semble que l'on en aura une idée assez précise quand on saura que des taches de rousseur mettaient sur son visage en semis ingénu et que, de ses longs cheveux, à chacun de ses mouvements, une pluie fine de pellicule tombait en voltigeant sur son col. Alors on se rappelait les vers du poête:
Et dans ce doux envol de sa tête, légères
Comme elles savent mettre une grâce dernière,
Et, prises de l'horreur de rester sur le col
Désirent que leur chute ait la grâce d'un ?
Or, il arriva qu'à vingt ans Evariste Chou tomba soudain en langueur. Ce jeune homme jadis robuste pâlissait. Son ventre diminuait. Et, pour rétablir l'équilibre sans doute, dans la même proportion ses yeux s'agrandissaient. Lui qui jusqu'alors avait été la joie pure de ses parents, devenait l'objet de leur inquiétude. Et penchés sur leur rejeton - ce qui n'est qu'une figure - M.et Mme Chou se consultaient des yeux sans savoir que penser. Enfin, un jour, M.Chou se décidé à interviewer et, prenant son fils en particulier, il lui demanda avec mansuétude:
- Qu'as tu?
- J'aime, répliqua ce jeune homme sentimental en baissant pudiquement les yeux, puis avec dans sa voix des blancheurs de navet, il ajouta dolemment.
- Je voudrais me marier.
Un silence tomba, comme on lit dans les romans de la troisième république, mais il tomba sans rien casser, cas après cette chute:
- Qui aimes-tu fit M.Chou
- Marie Thorn, avoua Evariste
M. Chou sursauta
- Marie Thorn? L'Ecossaise?
- soi-même.
Ce fût net:
- Je regrette. Impossible
- Pourquoi?
- Tu veux le savoir
- Je le veux.
M. Chou hésita un instant, car l'aveu d'Evariste avait soulevé sans son coeur un orage, puis brusquement il se décida.
- Parce que Marie Thorn est ta soeur.
- Pas possible?
- Evariste, épargne-moi. J'ai trop de honte à te l'avouer... Je te le répète, Marie Thorn est ma fille naturelle.
- Comment se peut-il?
- Sa mère est écossaise tu le sais. Alors avec l'hospitalité bien connue du pays...
Il y eut des larmes, des cris, des révoltes, puis tout s'apaisa. Le temps, ce grand consolateur, passa, car tout passe ici-bas, excepté l'autobus quand il pleut. Et avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, on retrouva à la vie sa douceur d'autrefois.
Mais il arriva qu'à vingt-deux ans Evariste fut encore repris de langueur et, comme il recommençait à pâlir et à maigrir, M.Chou son père, ressaisi d'inquiétude, le prit encore en particulier. Et ce dialogue s'engagea comme jadis.
- Qu'as tu?
- J'aime.
- C'est une manie?
- Peut-être!
M. Chou rappelé à la situation, se troubla et rougit.
- Qui aimes-tu fit-il
- Emma Boire
Comme la première fois M.Chou sursauta
- Emma Boire? Impossible!
- Rimpossible?
- Oui.
- Je n'ose deviner, fit Evariste tremblant de colère, une main sur la garde de son parapluie.
- Hélas!
- Tudieu! Emma Boire serait-elle aussi votre fille?
M.Chou avec honte répondit:
- Emma Boire est ta soeur.
L'ironie fut amère
- C'est une manie
- Ah! si je ne me retenais! gronda le jeune homme


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