Retranscription du Tuyau, numéro 41, page 6 (8 juin 1916)

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Les petits côtés de l'histoire

A propos du Tricentenaire de Cervantès

On nous écrit:

Mon cher Directeur,

Le gouvernement français, qui avait probablement d'autres soucis en tête, n'a pas cru devoir s'associer aux manifestations organisées de l'autre côté des Pyrénées en l'honneur du troisième Centenaire de Cervantès, l'immortel auteur de Don Quichotte de la Marche.

Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Et voici ce que je me permets de signaler à la direction du "Tuyau":

Tout le monde sait que Cervantès, après avoir servi vaillamment Don Juan d'Autriche, obtint congé de lui et s'embarque à Naples, le 26 septembre 1575, pour rentrer en Espagne. Mais, le lendemain, la galère qu'il montait est rencontrée au large par une escadre de corsaires barbaresques. Canonnée par trois vaisseaux, sur le point de couler, elle est forcée d'amener son pavillon, et tous ceux qui la montent sont emmenés captif à Alger.

C'est l'épisode le plus douloureux de la vie du grand écrivain: jeté dans un sombre cachot, il parvint par deux fois à s'enfuir, par deux fois il est repris, on l'enchaîne, on l'accable de mauvais traitements, les souffrances qu'il endure sont affreuses et pourtant, plus tard, le souvenir de cette terrible captivité au lieu de cris d'anathème et de vengeance, lui inspira les pages les plus gracieuses et les plus attachantes de son livre.

En juillet 1830, quand la flotte française mouilla devant Alger, les officiers du prince de Joinville se mirent à la recherche du cachot où avait souffert Cervantès. Ils le retrouvèrent dans le quartier de Bad-Azour, près de la Caserne des Janissaires, car le bagne existait toujours au même endroit, et au moment de la conquête française il s'y trouvait encore quelques prisonniers chrétiens.

Ne croyez-vous pas, mon cher directeur, qu'il serait bien de notre part de célébrer, nous aussi, le tricentenaire de Cervantès en élevant un monument ou tout au moins, en apposant une plaque commémorative qui rappelle aux voyageurs l'endroit où l'immortel auteur de Don Quichotte fut enchaîné sur le rivage africain?

Un Algérien

Oui, mais qui soumettra l'idée au Gouvernement Général de l'Algérie?

Chronique théâtrale

"L'affaire Champignon" au Théâtre Larche On ne compte plus les services que les infortunes conjugales ont rendus au théâtre, et en fait, tout semble avoir été dit sur la matière depuis plus de 2.000 ans qu'il y a des hommes et qui sont cocus. Et pourtant il est dans cet état quand il n'est pas tout simplement marrant, une telle dose de ridicule qu'un auteur est toujours à peu près sûr de faire rire à ses dépens.

Dans l'affaire Champignon, M.M.G. Courteline et P.Veber ont mis en commun, au service de la question, leur verve satirique et leur cinglante ironie, et, comme on peut toujours s'y attendre de la part de l'humoriste qui, avec une maîtrise sans pareille, ou si justement flétri les travers de nos belles institutions, la justice, à l'égal de l'adultère, y passe un mauvais quart d'heure.

Nous ne rapporterons pas les propos ni les échanges d'aménités auxquels donne lieu, devant le Tribunal, la légère conduite des épouses Champignon et Bézuche. On s'y traite de part et d'autre sans ménagements et comme on pourrait le faire sur le carreau de la halle. Ingénieusement cyniques, ces dames avouent sans la moindre pudeur leurs petits dévergondages dont les manifestations répétées ont fini par chatouiller l'amour propre du sieur Champignon, pourtant bien complaisant, mais ne sont toutefois pas parvenues à vaincre l'aveugle confiance du citoyen Bizuche. Et cependant des deux, c'est celui-ci le plus heureux puisque, berné toute sa vie, il continuera néanmoins à vivre dans la béatitude, alors que le trop clairvoyant Champignon, bafoué et trahi par son meilleur ami, va se voir par surcroît débouté de sa plainte et condamné aux dépens. Ainsi, la femme l'emporte encore une fois, et tout est bien qui finit bien dans une société où, s'il est parfaitement admis d'être trompé, il n'est pas pardonné d'être ridicule.

Mené avec entrain par la troupe homogène que dirige si habilement M. Camille Larché, ce petit Vaudeville a obtenu le succès de fou-rire qu'il mérite.

G.J.