Retranscription du Tuyau, numéro 5, page 3 (12 août 1915)

Voir la page originale du journal ici

séparation

Notes militaires
Ce que leurs yeux ont vu...
A la suite des Armées de la Marne

(Extrait d'un carnet de route)
Jeudi 10 septembre 1914

Les hommes sont sur pied de grand matin, car la nuit a été froide et l'étape sera longue. Ils commencent à préparer le café. On m'a indiqué à quelques centaines de mètres du bivouac, sur la route, à droite, une ferme où l'eau est bonne. J'y conduis une corvée. La ferme est abandonnée. Nous enfonçons la porte d'un coup d'épaule. Dans la cour silencieuse tous les volets sont clos. Quelques bêtes mortes gisent ça et là. Au retour, je me heurte en chemin à une vieille, sortie je ne sais d'où, qui balbutie des mots sans suite et rit d'un air sinistre. Quelque pauvre tête qui n'aura pas résisté au spectacle de l'invasion.
Le café bu, nous partons. Sur la route que nous suivons et qui vit tour à tour la retraite française et la retraite allemande, les fils télégraphiques pendent à terre, les bornes kilométriques sont arrachées et renversées, il n'y a plus de plaques indicatrices aux carrefours. Dans les fossés, cest l'habituel et répugnant spectacle: les chevaux morts ou agonisants. Dans les champs traînent des pièces d'uniformes, des boites de conserves vides, enfin de ces paniers d'osier dont les Allemands se servent pour transporter leurs obus de 77mm, bref tous les déchets qu'une armée poursuivie laisse derrière elle. A un tournant du chemin, nous apercevons le cadavre d'un soldat, quelque malheureux qui, blessé dans les bois voisins, se sera traîné jusqu'à la route pour y crier sa plainte et y sera mort. Peu après, nous nous arrêtons. L'on fait la pause. Puis sur l'ordre de nos officiers, nous approvisionnons le magasin de nos fusils, il y a là un moment solennel, c'est la première fois que nous faisons acte de combattant. Et l'on repart. Il pleut, une petite pluie fine qui glace. Par la campagne embrumée et maussade nous allons, nous allons philosophiquement! Mais voici soudain que la route s'infléchit, passe devant des convois bien alignés dans un champ, traverse un ruisseau qui serpente entre des rues, escalade une hauteur à pic et nous sommes à Montmirail.
Elle se dresse crânement sur sa colline la petite cité au nom ample et sonore, à l'histoire pleine et glorieuse. Placée à la jonction des routes du Nord et de l'Est, également menacée que l'ennemi vienne de Belgique ou de Lorraine, elle aura en un siècle connu deux fois l'invasion et deux fois la victoire. Napoléon y triomphait en 1814. Cent ans plus tard, le Mardi 8 septembre 1914, après un duel d'artillerie de crête qui dura fort avant dans la nuit, les Français ont de nouveau expulsé les allemands. Les maisons, extérieurement du moins, ne semblent pas avoir beaucoup souffert. Par contre, à l'intérieur, c'est un désastre. Par les fenêtres des appartements, par les vitrines des magasins nous voyons des meubles, des pièces d'étoffe, des tiroirs de café ou de sucre qui ont été violemment projetés à terre. Le vent des boulets j'imagine.
Nous quittons Montmirail par une pluie battante. A peine sortie de la ville, nous commençons à entendre le grondement lointain du canon... Le paysage est morne sous l'averse. De loin en loin, dans la campagne, on entrevoit encore des chevaux morts, mais cette fois coupés en quartiers, avec leurx boyaux parcheminés et bleuâtres qui trainent sur le sol. Des paysans travaillent à les enfouir. Onze heures. Grand halte, repos, puis vers une heure et demie, départ. La pluie a cessé et le soleil donne. Tout l'après-midi nous marchons. Nous suivons des routes qui seraient charmantes en temps ordinaire, mais qui, aujourd'hui sont défoncées par le passage des convois, encombrées d'artillerie, encore boueuses de la pluie du matin. Nous traversons des villages délivrées depuis peu, où le drapeau français flotte allègrement. Le soir enfin, nous arrivons au Breuil, gros bourg assis à l'aise dans une large vallée entre deux lignes de côteaux couverts de vignobles. Là aussi on s'est battu récemment. Il y a des prisonniers et des blessés allemands dans l'église. Un pont a été détruit par les obus. Mais maintenant tout est tranquille, et la petite bourgade viticole, un instant troublée dans son labeur par les fâcheux visiteurs du Nord, retrouve le calme et renaît à la vie.
C'est au Breuil que nous cantonnons. Le soir sur les pentes de la colline des feux joyeux s'allument. On rôtit des lapins, des poulets, on se désaltère avec une belle eau fraiche... Nous sommes pourtant dans le pays du vin! Mais les temps sont durs, et tant d'autres ont