Retranscription du Tuyau, numéro 5, page 4 (12 août 1915)

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passé avant nous dans le villaque que:
"La source est tarie où buvaient les troupiers"
On se couche enfin, sous un toit, dans un lit! Et l'on s'endort sans se douter que d'ici des mois et peut-être même des années, on ne sera plus à pareille fête.
Vendredi 11- Longue, longue, interminable journée. On marche, on marche toujours. On monte, on descend, on passe des ruisseaux, une rivière, la Marne. Le pays est coquet sans doute et rien n'égalerait en d'autres temps l'agrément des côteaux, des bois et des vignobles, par lesquels nous cheminons. Mais vraiment l'étape est bien longue, la pluie bien gênante et le sac trop lourd. Nous ne sommes plus loin, d'ailleurs, de notre régiment, nous avons rejoint les services de l'arrière. Nous rencontrons des cyclistes, un vaguemestre. Nous voyons passer les hommes de la Maréchaussée, splendides avec leur casque revêtu de peau de chamois, et leur ample manteau qui vole sur leurs épaules. Encore un effort. Il n'y a plus que trois kilomètres, plus que deux kilomètres. Nous passons devant les différents régiments de corp d'armée. Et le soir enfin, par une pluie battante nous rejoignons le nôtre, près de Reims.
En dix minutes, sans désordre, sans bruit, nous sommes affectés à nos nouvelles compagnies, à nos nouvelles sections. Et nous voici en présence des soldats du 36e, des vrais, de ceux qui ont fait Châtelet, Guise et la Marne. Ils sont fatigués, les pauvres, et comment ne le seraient-ils pas.
Du 22 août au 6 septembre, sans répit, sans relâche, le jour, la nuit, ils ont battu en retraite. Ils ont beaucoup marché, médiocrement mangé, presque pas dormi, et ils s'en ressentent. Ce ne sont plus des gaillards joufflus et colorés que nous vîmes partir, il y a un mois, tout pimpants dans l'éclat de leurs uniformes neufs. Nous avons devant nous des hommes amaigris, parlant sans gestes, d'une voix blanche, revêtus d'invraisemblables défroques qui semblent avoir recueilli toutes les poussières et toutes les boues du chemin. Mais leur énergie est intacte, et l'épreuve a forgé en eux pour les combats futurs un instrument d'acier. Les officiers sont des "chefs" on le voit, ils se font obéir parce qu'on les sait courageux et qu'on les sent humains. Ils sont adorés de leurs hommes. O l'aimable discipline que celle de nos régiments, si souple, si intelligente, si bien faite pour un peuple qu'on n'intimide pas, mais qui est tout conquis d'avance à la bonté et à la bravoure.
Nos nouveaux camarades nous ont emmenés dans leurs cantonnements. Nous mangeons avec eux. Puis, sans fanfaronnade, mais avec la bienveillance un peu condescendante de l'initié pour le néophyte, ils nous révèlent le grand mystère de la guerre. Tard dans la nuit, ils nous racontent Châtelet, Guise et la triomphante offensive...
Au loin vers le Nord dans la direction des forts de Reims on entend le roulement sourd des cannons ennemis...
L.Calvet

La Vie officielle

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Notes de la quinzaine

Par mesure de réciprocité nos camarades russes doivent remettre aux autorités allemandes leurs cocardes et pattes d'épaule. Voilà une dégradation matérielle à laquelle nous échapperons, nous autres français.

Un sous officier allemand de notre camp, Mr Butz, appelé à d'autres fonctions, nous a quittés. Il s'est toujours conduit envers nous d'une façon correcte et humaine.

L'unteroffizier allemand Sperbery, qui, à notre arrivée en captivité était le chef du protocole au 1er Camp revient à ses premiers amours après une éclipse de plusieurs mois.

Pour l'histoire et pour ceux de nos lecteurs qui mangent leur soupe sans se rendre compte de ce qu'ils savourent, voici l'un des menus officiels de la semaine passé:

Matin Soir
Dimanche Haricots verts,
mouton
Pommes de terre
Lundi Orge,
Boeuf
Potage salé
Mardi Poisson,
pommes de terre
Riz aux fruits secs
Mercredi Carottes,
porc
Pommes de terre,
harengs saurs
Jeudi Purée pommes,
boeuf
Orge
Vendredi Poisson,
pommes de terre
Fèveroles
Samedi Haricots,
mouton
Semoule de maïs

Ces menus serviront-ils de modèle un jour, à un futur Pousset ? H.Jacob